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Edito

Construire ensemble le sens du progrès

Discours de Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader, lors de la clôture officielle du 10ème cycle national 2015-2016, le jeudi 9 juin 2016.

En 1516, Thomas More, ami d’Erasme, publie à Louvain son livre Utopia – « U-topie » signifie « Nulle part ». Le livre va marquer la pensée de la Renaissance et du XVIIe siècle, période marquée par de profonds bouleversements de la conception du monde : découverte d’un nouveau continent, naissance de la perspective, abandon du géocentrisme, puis, passage d’un monde clos à un monde infini.

Le genre utopique allait irriguer toute notre modernité, et le titre de l’ouvrage de Thomas More allait être plusieurs fois repris, comme dans le livre de Samuel Butler, Erewhon – anagramme de Nowhere – publié en 1872.

Cinq-cents ans plus tard, notre société continue d’être marquée par de profondes mutations liées aux sciences et aux technologies et, comme au XVIe siècle, elle continue d’être portée par des utopies, même si nous en sommes souvent moins conscients.

De quelle utopie au fond étions-nous porteurs en créant l’IHEST en 2006 ? Notre perspective utopique se poursuit-elle ?

Mon ambition, c’était celle de donner sens collectivement au progrès. Les valeurs de progrès et d’éducation, de débat public, bref, de démocratie animent cette utopie particulière qu’est l’IHEST : ce sont elles qui m’ont motivée pour créer l’IHEST et que nous sommes nombreux à partager.

L’idée que la démocratie et les valeurs qui la portent doivent sans cesse se réinventer en fonction notamment du développement des sciences et des techniques, que la reconstruction est permanente et continue, est une idée centrale dans l’œuvre du philosophe américain John Dewey (1859-1952). Ce sera du reste le sujet du symposium des 10 ans de l’IHEST.

En 1939, il soulignait, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, que son pays se trouvait dans la même situation qu’à l’époque des pionniers, à ceci près qu’à l’âge de la science et l’industrie, ce qui était à conquérir n’était plus tant la terre que l’immense domaine des potentialités humaines.

« De nos jours, écrivait-il, le territoire à conquérir n’est pas physique mais moral. L’époque des terres vierges qui semblaient s’étendre à l’infini est révolue. Les ressources inutilisées sont humaines plutôt que matérielles. »

Et il ajoutait :

« La crise qui, il y a cent cinquante ans, réclamait de l’inventivité en matière sociale et politique, nous la vivons aujourd’hui sous une forme qui exige plus de créativité. Voilà pourquoi j’affirme que nous devons maintenant recréer par un effort délibéré et soutenu le genre de démocratie qui, à son origine, il y a cent cinquante ans, a résulté en bonne partie d’une heureuse combinaison d’événements et d’hommes qui nous a été léguée. »

Force est de constater, si nous examinons notre propre présent – et plus celui de Dewey – que nos modes de fonctionnement démocratiques et nos valeurs républicaines s’ajustent souvent difficilement aux changements liés aux rapports entre sciences, technologies et société.

La notion de démocratie est indissociable de celle d’éducation : la première ne fonctionne que sur la base d’une décision éclairée que permet la seconde. Elle repose sur l’idée que ses citoyens sont libres et qu’ils peuvent se déterminer selon la raison. Or, les démocraties actuelles doivent prendre des décisions stratégiques concernant l’économie de la connaissance, les politiques scientifiques, le développement technologique. Sans développement d’une véritable citoyenneté scientifique, la démocratie restera purement formelle et théorique. Sans un accès répandu à la science et au savoir, c’est non seulement la démocratie qui est menacée politiquement, dans son principe même, mais également la science, en ce que le libre exercice de la recherche, voulue et soutenue par les États, risque d’être entravée par des motifs qui n’ont rien ni de scientifique ni de rationnel.

Il ne saurait être question de devenir des instruments au service d’une puissance dont le contrôle nous échapperait. L’objectif est que nous puissions décider individuellement et collectivement, comment, au service de quelles finalités et dans quelles limites, utiliser ce nouveau potentiel. Il ne s’agit pas d’arrêter le progrès de la connaissance, mais d’évaluer les atouts et les risques qu’il comporte, d’apprécier les valeurs qu’il porte en termes de bien être, d’égalité, et de toute question afférente avec la vie en démocratie.

Forts de cette perspective utopique, l’IHEST a été préfiguré en 2006 puis créé par la République en 2007 comme un établissement contribuant à garantir la capacité non seulement d’éducation mais aussi de débat public en amont des choix technologiques et de diffusion de la culture scientifique, cela à l’intention de dirigeants dans tous les domaines d’activité.

Le pari de la création de l’IHEST a été d’affirmer que les enjeux portés par les sciences et les technologies sont au cœur du débat public qu’ils en soient l’objet ou qu’ils y soient convoqués, et que la démarche scientifique doit devenir une référence culturelle partagée pour contribuer à libérer le débat public.

Dix ans plus tard, cette perspective utopique nous projette toujours dans le temps et s’affirme toujours comme une perspective fédératrice.

De fait en 2006, mondialisation, développement de l’économie de la connaissance, réorganisations du système d’enseignement supérieur et de recherche, investissements dans l’innovation, tout cela s’inscrivait dans un contexte marqué par une distanciation entre le monde scientifique et la société, un flou également lié à la complexité de son organisation. Par ailleurs, les crises sanitaires, environnementales depuis les années 80 avaient induit en France et dans l’Union européenne une approche marquée par la défiance vis à vis du progrès et une perception portée par les débats de valeurs plutôt que par l’analyse des bénéfices-risques.

Dix ans plus tard, il faut prendre la mesure de l’ampleur des changements : temporalités bousculées, concentration de l’économie de la connaissance dans les métropoles, innovation permanente, mondialisation et concurrence des talents, révolution numérique, défiance des citoyens envers les institutions, etc.

Face à ces transformations parfois brutales et non anticipées, le réflexe des dirigeants est partagé entre activisme et frilosité. Du fait de leur formation, le premier réflexe des responsables est de se réfugier dans leur savoir-faire. C’est ainsi que se créent des silos de compétences dans des organisations peu interactives. D’où cette difficulté de plus en plus fréquemment constatée de l’impossibilité de débattre en amont des enjeux socio-politiques et de susciter une intelligence plus collective.
Aujourd’hui plus qu’hier, libérer le débat public exige une impulsion que le dirigeant peine à promouvoir par crainte d’une perte de maîtrise de la situation lorsqu’il s’agit d’aider la société à se transformer.

Dans un tel contexte, quelle a été, quelle est la politique de l’IHEST ?

Depuis la première promotion en 2006-2007, l’IHEST s’est peu à peu inscrit dans le paysage des instituts, organisations très spécifiques à la France. Il s’en est distingué en ayant pour exigence l’engagement personnel des auditeurs dans les relations sciences-société, au-delà de l’avancée professionnelle stricto sensu et de l’intégration dans un réseau de haut niveau.

Avec 450 anciens auditeurs nommés par l’Etat à l’issue de 10 ans de cycle national, l’IHEST présente une force sociale désormais visible, que l’association des auditeurs contribue à rassembler.

L’IHEST a une exigence en matière de recrutement : des acteurs issus d’une diversité de situations socioprofessionnelles, des mondes académique, économique, de la culture, de l’éducation, des politiques publiques jusqu’au monde journalistique, engagés ou pouvant potentiellement s’engager dans la promotion de la culture scientifique. Ces acteurs trouveront, pendant la durée du cycle national, les moyens de faire de leur diversité, une richesse durable. Les anciens auditeurs forment un vivier mobilisable pour débattre des questions soulevées par le progrès.

De quoi, sur l’ensemble du territoire français et au-delà, contribuer à se préparer à ce monde plus turbulent et plus incertain. De quoi contribuer à accompagner les changements des organisations en traitant la montée des peurs et des réflexes conservateurs qui pourraient bien être la marque des prochaines années.

S’appuyant sur l’apprentissage et l’appropriation d’une culture scientifique, l’IHEST permet à ses auditeurs de décrypter les termes des débats et des controverses, le jeu des acteurs et ainsi se préparer à être des acteurs engagés. Articuler la démarche scientifique à d’autres démarches, qu’elles soient de nature juridique, économique, diplomatique ou journalistique permet de se saisir de la complexité, d’appréhender une autre forme d’analyses et de maîtrise des situations.

L’Institut a été construit sur des valeurs, que ses auditeurs promeuvent et disséminent : promouvoir une culture de la connaissance et de l’action, revenir au questionnement et à la curiosité, mobiliser la pluralité des points de vue pour traiter les sujets en amont des débats.

La forme pédagogique choisie, qui fait la marque de l’IHEST depuis sa création, est de s’inscrire dans des situations concrètes et illustratives des choix scientifiques et techniques des sociétés tout en restant en anticipation des débats. Une telle ambition implique un travail d’une grande exigence intellectuelle, à l’instar de l’excellence que l’on attend du monde des sciences et à la hauteur des aspirations des participants.

Il leur permet de donner matière à leur responsabilité et d’assumer avec lucidité les sollicitations dont ils sont l’objet, qu’il s’agisse d’innovation, de contribution au développement des territoires, d’appréhension des tendances, de décryptage des enjeux mondiaux et de participation au débat public.

Les anciens auditeurs disent avoir de meilleures capacités à « mailler » les mondes, à construire les interfaces indispensables pour conduire le débat public, anticiper et participer à l’élaboration des politiques publiques. C’est un retour sur investissement pour l’Etat qui est majeur et dont il pourra se saisir.

Les anciens auditeurs de l’IHEST représentent en effet autant de têtes de réseau mobilisées et mobilisables sur des questions de science et de société qui dépassent leurs intérêts propres et immédiats. Ils sont capables d’une expertise collective de haut niveau et non orientée, en témoignent les travaux qu’ils réalisent au cours du cycle national, où ils sont amenés à anticiper les usages sociétaux d’objets techniques émergents.

L’IHEST est une marque qui se développe
– réalité qui n’avait pas été décrétée comme telle. Il s’avère que les valeurs sur lesquelles l’IHEST a été fondé sont opérantes et véhiculées par les auditeurs, au cours du cycle de formation et après. Ainsi la marque IHEST s’est-elle progressivement façonnée : nos partenaires la reconnaissent. Elle véhicule engagement et confiance.

Quelles sont nos réalisations ?

Depuis 10 ans deux mots caractérisent notre action : l’anticipation des débats publics en en proposant des thèmes et des objets d’analyses qui ont été ensuite source de débat public, d’une part, et le décentrement en suscitant une intelligence partagée entre les auditeurs et les intervenants, d’autre part. De l’approche philosophique du statut de la science à l’exploration de mouvements tels le post humanisme, le créationnisme, dès 2006, à l’analyse de la confrontation des normativités des acteurs autours des 40 objets des ateliers du cycle national, du lait, des déchets ménagers aux masques immersifs en passant par la crue centennale de la Seine ou le bâtiment à énergie positive, ou encore la découverte comparée des cultures d’éducation, d’innovation dans de très nombreux pays dans monde, notre offre se renouvelle chaque année.

Aucun sujet n’a été traité deux fois par la même personne…3000 interventions différentes, de la rencontre à la conférence dont 900 ont été transcrites, et issues de 2500 intervenants en France et à l’international contribuant à la réflexion collective dans nos différentes formations : cycle national, université d’été et depuis un an ateliers thématiques…

Notre médiathèque de plus en plus consultées porte à la connaissance publique son patrimoine immatériel avec 2000 ressources documentaires dont plus de 150 vidéos, des dossiers thématiques, les rapports des auditeurs et des études inédites. Citons celle sur les représentations du numérique chez les dirigeants ou encore les dossiers science et société sur des sujets nationaux, l’eau, l’énergie et internationaux, en particulier en Chine.

Le cycle national de l’IHEST a une place centrale dans notre activité. Au-delà de l’analyse des dimensions pérennes des relations science et société, un fil conducteur renouvelle chaque année notre perspective. Les noms des personnalités tutélaires en témoignent

Pierre Gilles de Gennes pour « science en société », Gérard Mégie pour « science et changement », Hubert Curien pour « Sciences, technologies et société européenne, compétitivité, coopération, éthique », Claude Lévi-Strauss pour « La société face aux frontières de la science et de l’innovation, ruptures et cohésion », Benoit Mandelbrot pour Une société créative : science, innovation et éducation en question », Christiane Desroches-Noblecourt pour « Sciences, sociétés et puissance », Léonard de Vinci pour « Sciences et progrès : réalités, paradoxes et utopies », Boris Vian pour Sciences, innovation et numérique, les sociétés en question », Emilie du Chatelet pour Temps des sciences, trajectoires de sociétés »

Et cette année, Germaine Tillion pour « Espace des sciences, territoires et sociétés ».

Les universités d’été quant à elles, objet de passionnants débats, ont approfondi la réflexion sur les enjeux des relations sciences-société : économie, normes et éthique, illettrisme scientifique, débat public, science et politique. J’ai créé la collection Questions vives avec Actes sud pour en permettre une diffusion pérenne et large. A travers ces ouvrages, du premier : La science en jeu au dernier Au cœur des controverses, des sciences à l’action, l’IHEST s’est affirmé comme un creuset de réflexion éthique par la discussion défi majeur pour nos sociétés proposé par le philosophe Habermas.

Depuis peu des ateliers plus courts, plus facilement accessibles, se développent en partenariat autours de l’expression des besoins et la création d’une plateforme collaborative est en cours avec des institutions publiques et privées. Ainsi après l’atelier au Sénat sur Les mots du débat vont s’ensuivre d’autres sur le numérique et le travail

L’IHEST est prêt pour les 10 prochaines années

L’utopie se poursuit et il se reconstruit en permanence.

Il existe dorénavant un lieu en France pour acquérir un savoir-être, un savoir-penser en lien avec les démarches qui portent les sciences dans leur diversité. L’IHEST est devenu un lieu unique de créativité et d’innovation, où s’exprime un esprit critique, indépendant, peut-être parfois iconoclaste mais toujours d’un haut niveau d’exigence intellectuelle car adossé à la rigueur du raisonnement scientifique.

Il s’agit de créer des interfaces nouvelles associées au débat, à la décision, à la gouvernance dans lesquelles intégrer à leur juste place les sciences et les technologies.

Dans le contexte actuel de montée des débats sur la démocratie et les sciences, les activités de l’IHEST doivent croître et permettre d’initier des démarches innovantes dans le dialogue entre la science et la société.

L’IHEST pourra s’appuyer sur le vivier de ses anciens auditeurs en lien avec l’Association des anciens auditeurs, pour démultiplier les réflexions publiques, les débats de société, et contribuer à l’élaboration des politiques publiques. Des démarches innovantes dans le dialogue entre la science et la société pourront dorénavant faire usage de la proximité (professionnelle, territoriale…) et des réseaux sociaux.

A l’international, au-delà du partenariat affirmé de l’IHEST avec la Chine et le Brésil, et aux learning expeditions liée à ses formations, il pourra contribuer à la reconnaissance de la France en tant qu’acteur mondial de la recherche et l’innovation et le développement de son expertise à l’international.

Enfin, l’IHEST a été pensé et construit dans une logique de réseau et de connexion avec d’autres organismes. Il est transverse et complémentaire aux organismes existants. Aujourd’hui, l’IHEST s’affirme au cœur d’un maillage liant institutions académiques, monde médiatique, culturel, sphère politique et organisations économiques. Il pourra assurer une fonction de facilitateur, de coordination, voire d’incubateur de projets pour les acteurs désireux d’investir le champ des relations sciences-société dans leur diversité.

L’IHEST est devenu un établissement référent pour diffuser la culture des sciences et des technologies. Il place ses projets sous l’égide du ministère et pourra donner une autre forme de visibilité de sa politique d’investissement en la matière.

Pour ma part, je terminerai l’aventure humaine que représente l’IHEST en octobre prochain. D’autres prendront le relai, mais je continuerai de partager mon utopie avec vous. Notre établissement a été porté par une volonté politique depuis 2006 à laquelle je souhaite rendre hommage : Claudie Haigneré, François D’Aubert, François Goulard, Valérie Pécresse, Laurent Wauquiez, Geneviève Fioraso et Thierry Mandon. Je souhaite aussi rendre hommage au président de l’OPECST Jean Yves Le Déaut qui nous soutient encore aujourd’hui pour notre symposium ainsi qu’ à Bertrand Collomb, président de l’IHEST, qui a accepté de relever à l’origine le défi de cette aventure en tant que président et nous a accompagné de de 2007 à 2013 .

Je voudrais conclure en remerciant tous ceux et celles qui nous ont suivis : l’équipe de l’IHEST, tout particulièrement Lucile Grasset qui est arrivée la première en 2005, nos conseillers et collaborateurs si créatifs, notre ministère de tutelle et ses responsables qui ont suivi tout notre développement avec une très grande vigilance, les conseillers de la première heure et le comité de pilotage, mais également tous les membres de nos conseils depuis 10 ans, nos partenaires sans qui l’action ne pourrait se déployer qu’ils nous adressent des auditeurs ou soutiennent nos initiatives telle celle des 10 ans, et surtout nos auditeurs et leur association. Sans les auditeurs rien ne peut se faire et l’IHEST leur appartient. C’est notre maison commune.

lundi 13 juin 2016, par HUCHERY Mélissa