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Intervention

Animer le débat public : une mission de l’IHEST

Intervention de Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader « Perspectives sur le débat public d’après les travaux de l’IHEST » à l’occasion du colloque de Communication publique du 18 octobre 2013 :
"Communiquer la science par le débat"

I. Définitions, langage et communication.

1. Eléments de contexte historique.

Inutile de revenir sur les raisons pour lesquelles la science s’est peu à peu détachée du dogmatisme qui la caractérisait, et dont le positivisme du XIXe siècle est emblématique, pour s’ouvrir progressivement à la délibération et à la discussion. Ces raisons sont bien connues et il n’y a pas lieu de s’y attarder. Disons, en quelques mots et à très gros traits, que l’idée s’est progressivement imposée au cours du XXe siècle que la science était exposée à l’incertitude, qu’elle n’évoluait pas en marge de la société, que les choix de programmation scientifique engageaient la question du bien vivre collectif.
L’idée s’est également imposée que les sciences étaient intimement intriquées aux techniques. L’idée de technoscience s’est imposée de plus en plus – et ce faisant, l’idée qu’il n’y avait pas de science pur ni d’esprit pur pour les développer et les accueillir – ce pourquoi il y a nécessité à mettre la science en débat.
Aussi, l’intérêt que l’on porte aujourd’hui au débat public, dont on met en avant les vertus émancipatrices, est-il avant tout le symptôme d’un attachement pour les valeurs de la démocratie, régime qui consiste non pas à gommer, mais à donner une visibilité au conflit et à trouver des procédures destinées à les arbitrer.

2. Le débat, ce n’est ni la controverse, ni la polémique.

Qu’est-ce qu’un débat ? Mieux, qu’est-ce qu’il n’est pas ? Lors de notre dernière université d’été, consacrée à la controverse, le philosophe Heinz Wismann a proposé une distinction particulièrement éclairante entre polémique, débat et controverse. Selon lui, le débat se distingue, comme la controverse, de la polémique ou de l’altercation, qui tendent à disqualifier le sujet qui discute. Mais il n’est pas la controverse, centrée sur l’objet alors que le débat appelle la reconnaissance d’un sujet qualifié avec lequel on discute. La controverse, qui peut employer les armes de la polémique ou du débat, s’installe lorsqu’il y a affrontement sur les prédicats de l’objet en débat. Elle porte toujours sur un objet dont on suppose l’identité, mais qui donne lieu à l’attribution de prédicats incompatibles.
Un débat, par contre, suppose, comme la polémique, un sujet, mais contrairement à celle-ci, un sujet qualifié et reconnu pour discuter. Une telle caractéristique en fait pour Jean-Michel Besnier, autre philosophe présent à nos travaux, l’instrument le plus approprié pour la constitution d’un sens commun, du moins de son éducation, le philosophe soulignant qu’on attend d’un débat qu’il forme l’opinion, facilite le décentrement des points de vue et expérimente la démarche d’universalisation sans laquelle il n’y a ni morale, ni politique.

3. Langage scientifique et langue naturelle

Cela dit, un débat public ne s’improvise pas. C’est un dispositif, un processus de discussion qui doit être organisé et qui appelle à partager la science. Partager la science, cela signifie partager des langages. Cette idée a bien été mise en lumière lors de l’université européenne d’été de 2011 sur le thème de l’illettrisme scientifique, notion apparue dans le débat américain à partir des années 1980 et présentée comme un danger social et politique guettant les Etats dont le développement repose sur les sciences et la technologie. Langages spécialisés des sciences, langage naturel : il n’y a plus une culture scientifique, mais des cultures éclatées, rendant impératif un effort de traduction. Etienne Klein vous en parlera certainement. L’école a un rôle fondamental dans cet apprentissage qu’il faut conforter. Mais il ne faut pas négliger aussi la traduction des savoirs, leur mise en récit, la vulgarisation scientifique, la mise en culture de la science qui sont des activités essentielles et qui tendent à sortir les sciences de leur domaine propre.

4. Les contraintes de la communication

On comprend aussi pourquoi la médiation par la presse joue un rôle majeur – Michel Alberganti ne manquera pas d’y revenir. Politisation des discours scientifiques et défiance du public place en effet régulièrement le journaliste dans une position particulièrement délicate. Les intérêts économiques de la presse ne sont pas absents de ces difficultés. Internet modifie en profondeur la profession. La démarche journalistique est investigatrice. Sa temporalité s’affronte à celle de la démarche scientifique. Renforcer les passerelles est indispensable pour valoriser ces « passeurs » de science.

II. Les valeurs

1. Jeu d’acteurs, jeu de valeurs.

Ces précisions rappelées, il s’agit de penser l’articulation entre l’insertion d’une technologie dans la société et les valeurs sociales et économiques qui l’accompagnent. Aujourd’hui à la notion de controverse scientifique se substitue celle de controverses sociotechniques. Le débat public, en engageant la société, met en lumière plus que d’autres dispositifs la discordance entre exigence démocratique et prise de décision, jeu d’acteurs et jeu de valeurs. Il agit comme un révélateur de demandes différentes : politique, juridique, journalistique ou scientifique.

2. Un nouvel acteur : les marchands de doute

Fait remarquable : ces jeux d’acteurs et de valeurs sont aujourd’hui marqués par l’apparition d’un nouvel acteur. On les désigne sous le nom des marchands de doute, notion popularisée par les historiens américains Naomi Oreskes et Erik Conway en 2010. Il ne s’agit plus du doute scientifique – légitime et marque de la normativité propre de la science – mais du doute instillé, orchestré, qui utilise notre illettrisme scientifique pour se répandre. Les travaux récents en histoire des sciences, en agnotologie (science de l’ignorance) ont permis de donner une autre vision des débats. Initiée par le tabac dans les années 50, l’utilisation du doute infiltre désormais maints débats, comme celui sur le changement climatique.

3. Mise en cause de l’expertise. Transformation de l’expertise.

Autre fait remarquable : la mise en cause de l’expert. Si la complexité des objets techniques semblent appeler l’expertise – des savoirs avérés – force est de constater que l’expert est de plus en plus mis en cause, dans un contexte où les sciences ne sont plus perçues comme pourvoyeuses de certitudes, ni la technique source de sécurité. L’expertise est contestée. Face à la complexité des décisions à prendre, l’expert apparaît comme inadapté, ses réponses trop unilatérales.
Il faut cependant insister sur sa nécessité et sur sa spécificité. L’expertise relève d’un processus commandité. L’expertise scientifique propose une analyse de la réalité qui ne se situe pas, en principe, dans le champ des valeurs. C’est sa force mais c’est aussi la force d’un bon débat public que d’affronter une diversité de points de vue. Pour les théoriciens de la délibération publique, un bon débat public a trois vertus :

  • élargir l’ensemble des idées et des informations ;
  • dégager les bons arguments des mauvais ;
  • construire un consensus sur la solution la meilleure, sinon la plus raisonnable.

Bref, la diversité prime sur la compétence.
A cette mise en cause de l’expert, il faut ajouter que l’expertise se développe au profit de nouveaux acteurs qui trouve dans internet un moyen d’expression privilégié : publics amateurs de sciences, mais aussi des publics impliqués dans certains processus de recherche, d’innovation ouverte, dans la prospective, le design ou les arts, le plus souvent regroupés dans des associations et qui sont devenus des interlocuteurs incontournables du monde scientifique et industriel. L’expertise de ces publics devient importante dans le débat public comme dans l’élaboration des politiques publiques mais elle ne doit pas suppléer à celle des scientifiques ! Un dialogue plus soutenu est à renforcer, en amont des débats avec les institutions.
Quant au scientifique, les exigences du débat public lui imposent d’être en capacité de vulgariser ses travaux et d’être formé à la prise de parole.

4. Exemples internationaux

Cela dit, comment nos voisins européens organisent-ils le débat public ?. Les Pays-Bas se sont dotés d’un institut – l’institut Ratheneau – qui s’attache à la formation de l’opinion publique et politique sur les questions liées à la science et à la technologie. L’institut développe une évaluation des technologies en permanence. Dans les domaines émergents telles les nanotechnologies, faire participer le public en amont, ponctuellement, ne va nullement de soi, l’Institut Ratheneau plaidant pour une perspective en réseau inscrite dans le long terme afin de stimuler un ensemble plus vaste d’acteurs de la société – politiques, ONG, décideurs, spécialistes de sciences humaines, citoyens – et de leur apporter dans la durée l’information utile pour leur mobilisation en temps utile. En France, le processus en cours sur la biologie de synthèse du Cnam à l’initiative du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche qui a été présenté, se développe sur des bases différentes.

III. Les temporalités, les rythmes.

Je n’ai pas encore évoqué une dimension essentielle : celle du temps, de la temporalité et des rythmes, seule la durée pouvant permettre des interactions constructives entre les acteurs, source d’une nouvelle confiance.

1. Confinement et déconfinement

Cette dimension essentielle a été bien mise en lumière par Cyril Lemieux dans notre dernière université d’été sur les controverses scientifiques et sociotechniques. Le sociologue y a développé les stratégies de confinement et de déconfinement, caractéristiques de la temporalité d’une controverse. Les controverses, dit Cyril Lemieux, ont pour caractéristique de se confiner – en restant sous le contrôle des pairs, de la communauté scientifique – ou de se déconfiner. Le déconfinement peut prendre la forme d’une crise, telle la controverse sur les prions qui, en 1996, a fait irruption dans l’espace public à l’occasion de l’explosion de la maladie de la vache folle. Une controverse se déconfine lorsque des controversistes ont recours à des forces extérieures à la communauté des pairs – les médias, bien souvent. Exemple particulièrement illustratifs de déconfinement : la médiatisation orchestrée par le professeur Séralini à l’occasion de sa publication, tendant à jeter le doute sur l’ensemble des travaux de toxicologie alimentaire, remettre en cause les scientifiques et les experts.
Une telle situation plaide pour le temps, l’écoute des historiens et des philosophes, pour éclairer les rapports de force entre acteurs, à l’œuvre dans un débat, et le partage de la science.

2. Anticipation : écoute du public

Plaider la durée, le temps, cela suppose aussi d’impliquer le public très en amont des processus d’innovation. L’exemple de la Grande-Bretagne est à cet égard éclairant, pays qui s’est doté d’un media center. Depuis 2003, à la suite de plusieurs débats sur les OGM et les nanotechnologies, la Grande-Bretagne a intégré la notion d’implication du public dans les sciences et dans l’élaboration des politiques publiques. Depuis 2004, elle préconise un débat organisé très en amont, à mesure que les questions nouvelles surgissent et le succès semble au rendez-vous.

3. Nœuds, points de rencontre

Plaider la durée et le temps, cela suppose enfin de développer des nœuds, des points de rencontre, exigence prise en compte par le législateur, lorsqu’il met en place un comité local d’information et de suivi (CLIS), comme il l’a fait en 1991 à propos de la gestion des déchets hautement radioactifs. C’est ainsi que la loi Bataille de 1991, fondatrice en matière de gestion des déchets radioactifs, a encadré la gestion des déchets en termes de transparence, de procédures réglementaires, de participation du public et d’organisation de la gestion des déchets.
Mais de tels nœuds peuvent également se constituer par la volonté des institutions telles l’Inserm avec les associations de patients dont Dominique Donnet Kamel parlera ou par celle des acteurs locaux. Un seul exemple, qui nous a été donné lors d’un séminaire de travail que nous avons conduit avec le cercle « science & politique » de l’Institut sur « les interactions existant entre les élus locaux, les scientifiques, les experts en mai dernier, celui de l’Institut Ecocitoyen pour la surveillance des pollutions dans la région Ouest Provence. De quoi s’agit-il ? D’un institut qui s’est constitué dans un territoire qui n’avait pas de culture de la concertation, pour débattre des enjeux liés à la modification de l’environnement engendrée par la réalisation du port autonome de Marseille. L’objectif était de développer l’expertise sur une thématique de santé environnementale, en lien avec les acteurs scientifiques régionaux universitaires, d’Irstea et les citoyens usagers de l’environnement. Il vise à constituer un espace de dialogue où l’accord est possible, en offrant une formation scientifique pour guider les observations sur une base de méthodologie commune.

IV. Conclusion

Au cours de l’entre-deux guerre, le philosophe Bertrand Russell analysait les bouleversements qui touchaient les sociétés développées comme le passage de la science comme connaissance à la science comme pouvoir. Il ajoutait que si la science nous procure des pouvoirs extraordinaires, inédits, la société savait mal accompagner l’émergence des technologies.

Pour l’accompagner, le débat public devrait jouer un rôle de premier ordre. Si l’on admet que les relations politiques sont un mélange de conflits, de puissance pour une action collective, la science se politise dès lors qu’elle se trouve aux prises de tels enjeux, et se dépolitise pour retrouver son isolement lorsque les conflits sont résolus. De ce point de vue, retenons quelques idées essentielles :

  • Que le public se construit en lien avec le débat et se constitue par ceux qui se sentent concernés par les décisions. Le public développe alors une réelle capacité à analyser le discours scientifique et à évaluer les experts qui le représentent.
  • Que l’expertise scientifique et technologique y apporte une contribution spécifique et majeure.
  • Que le partage de la science et sa médiatisation sont d’autres processus sans lesquels le débat public ne peut se développer.
  • Qu’il est indispensable d’impliquer le public très en amont du débat public, sous des formes très diverses et adaptées, dans des processus qui permettent de confronter des normativités et qu’il s’agisse des usages de l’innovation comme de l’élaboration des politiques publiques.

mardi 12 novembre 2013, par HUCHERY Mélissa