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Rencontre régionale Languedoc Roussillon

Innovation et transfert de technologie en Languedoc-Roussillon

Jeudi 21 novembre 2013 18h30 – 20h30

A l’occasion de la visite des auditeurs de la promotion 2013-2014 à Montpellier, l’IHEST propose une rencontre régionale publique autour du thème : Innovation et transfert de technologie en Languedoc-Roussillon.

Les auditeurs de la promotion 2013-2014 du cycle national de formation de l’IHEST ont effectué un voyage d’études en Languedoc-Roussillon afin de partager avec leurs responsables les enjeux territoriaux et sociétaux du développement de la recherche, de l’enseignement supérieur et de l’innovation. Les enjeux de l’innovation et du transfert de technologie en Languedoc-Roussillon ont notamment été illustrés au cours d’une Rencontre régionale ouverte au public par les points de vue et analyses croisés d’acteurs du monde de l’entreprise, d’institutions de financement, de structures fédératrices et des collectivités territoriales.

L’innovation : approche de l’IHEST par Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader

Je tiens à saluer toutes les personnes de Montpellier qui ont accepté d’intervenir ou de se joindre à nous pour cette réunion publique consacrée aux questions de l’innovation. Pour commencer, je souhaiterais que nous nous entendions sur une définition commune de l’innovation, quitte à ce que cette définition soit discutée ultérieurement. On associe souvent l’innovation aux technologies nouvelles. Or au-delà de la technologie ou du transfert des laboratoires vers l’industrie, l’innovation relève aussi des usages, du marché, de l’organisation, du marketing, etc. Il existe en effet des innovations dans de nombreux domaines. La capacité d’innovation est totalement distincte de la capacité de recherche scientifique. Elle est intéressante en ce qu’elle créé un lien entre la démarche de recherche et la démarche du consommateur. La démarche des innovateurs s’inscrit dans des écosystèmes porteurs qu’à l’IHEST nous avons appris à connaitre au travers de nos déplacements en France, en Europe et dans le monde. Que sont ces écosystèmes ? Ce sont des lieux dits de créativité quand ils concernent les industries de la créativité, liées au numérique par exemple. Ce sont aussi des lieux caractérisés par une réflexivité entre les différentes parties prenantes de l’innovation. Par réflexivité, j’entends les capacités de rencontres, d’aller-retour ou de débats entre les différents acteurs qui concourent à l’innovation (l’innovateur lui-même, les internautes, les artistes, les PME-PMI, les scientifiques, etc.) dans des enceintes formelles ou informelles.

Dans cette démarche d’innovation et de création d’entreprises à laquelle nous allons nous intéresser dans le territoire Languedoc Roussillon, il existe quelques constantes. Les intervenants que nous entendons à l’Institut présentent souvent l’innovation comme devenue un leitmotiv, dans lequel l’horizon est l’immédiateté. En même temps, ils n’ont de cesse de rappeler que les processus d’innovation en tant que tel demandent souvent beaucoup de temps. Nous savons par ailleurs que la capacité d’innovation nécessite de prendre des risques. Dans beaucoup de pays où nous nous sommes rendus, nous avons constaté, qu’au contraire de ce que l’on peut observer en France, cette capacité à prendre des risques est partagée par les créateurs d’entreprises et par ceux qui les accompagnent.

L’Institut a pour base-line : Pour une culture des sciences et de l’innovation dans la société. Et pour cause, l’innovation est actuellement objet de beaucoup d’intérêt de la part de nos politiques et ce à juste titre. Depuis deux ans, de nombreux rapports ont été élaborés à ce sujet : le rapport de Jacques Attali, le rapport Beylat-Tambourin, et plus récemment le rapport sur les filières industrielles d’Anne Lauvergeon. En parallèle de ces rapports, des décisions ont été prises. Les investissements d’avenir ont été relancés avec des orientations parfois dans la continuité, parfois dans l’inflexion de ce qui avait été fait précédemment. Ces investissements sont destinés à booster l’avenir. Quand nous voyons passer des projets devant la Commission à laquelle j’appartiens, nous nous interrogeons parfois sur le saut dans l’inconnu qui devra faire suite aux financements. C’est précisément là qu’il faut des entrepreneurs pour transformer l’essai. Philippe Nérin nous parlera tout à l’heure de la SATT AxLR qui fait partie des grands projets de ces investissements. Je pense aussi à toute la dynamique strictement politique. La Ministre Fioraso a mis en place l’an passé des mesures pour l’innovation. Dans une communication récente du gouvernement sur les ambitions pour l’innovation, 20 mesures ont été annoncées. Précédemment, le ministre du redressement productif avait lui-même communiqué sur les 47 filières industrielles à lancer. Crise économique aidant, l’innovation est donc devenu un objectif incontournable dans de nombreux pays.

C’est pour cette raison que l’Institut cherche à mieux en appréhender les différentes facettes en visitant différentes régions. Au fur et à mesure des déplacements de l’Institut dans les régions françaises, force a été de constater que chaque région présente des caractéristiques et un potentiel spécifiques. Je compte donc beaucoup sur cette table ronde pour que nous puissions continuer à comprendre ce qui se joue actuellement sur le territoire Languedoc-Roussillon. Pour ce faire, je suis ravie d’accueillir deux anciens auditeurs qui sont aussi entrepreneurs : Luc Ardellier et Arnaud Groff, venus au titre du centre des jeunes dirigeants au niveau national. Luc Ardellier a été responsable régional du CJD. Arnaud avait des responsabilités au niveau national. Ils ont appartenu à deux promotions successives. Leur passage à l’Institut a été caractérisé par la mise en tension du groupe autour de leur projet d’entreprise. Luc notamment nous faisait part de ses angoisses sur la capitalisation de ses fonds. Arnaud nous faisait partager ses projets d’innovation dans le domaine de la chaussure. Nous avons donc vécu à l’heure des transformations de leur projet. Les autres intervenants de cette table ronde vous seront présentés par Anne Lichtenberger, la directrice générale de Transferts LR qui animera le reste de la discussion.

Luc Ardellier est président d’OREKA sud. Ingénieur chimiste, il a un long parcours dans l’industrie et dans le conseil sur la question du nucléaire et du démantèlement des centrales. Il a fait partie de grands groupes tels que Suez, Cybernétique, Euro Contrôle Projet, avant de décider en 2009 de créer son entreprise. Il est aujourd’hui éditeur de logiciels. Il a donc un parcours assez classique de créateur d’entreprise.

Spécialiste de génie industriel, Arnaud Groff a aussi été consultant formateur sur les questions d’innovation à la CEGOS. Il a un jour décidé de se lancer dans la réalité de l’entrepreneuriat en parallèle de son activité de théoricien des questions d’innovation. Il a alors créé une plateforme d’innovation participative numérique : La fabrique à innovation.


Visions d’entrepreneurs

Luc ARDELLIER, président, OREKA Sud, ancien auditeur de l’IHEST

Je suis ému d’intervenir aujourd’hui devant vous alors que l’année dernière j’étais à votre place. Il y a pour moi un avant IHEST, un pendant IHEST et un après IHEST. Je vous invite donc tous à profiter pleinement de l’aventure humaine qui vous est proposée à l’Institut.

Mon cursus est au départ très classique. Ingénieur de formation, je très vite intégré de grands groupes : le premier qui est devenu Areva et le deuxième qui était Suez. Mon parcours a cessé d’être classique quand, fatigué des grands groupes, j’ai décidé d’intégrer une PME basée à Marseille, Cybernetique. Société à forte connotation technologique, Cybernétique développe des robots qui interviennent à la fois dans le nucléaire et dans le domaine sous-marin. J’ai ensuite eu un job un peu alimentaire et comme je m’ennuyais franchement, j’ai décidé de créer une entreprise. J’ai alors eu la chance de disposer du soutien total de ma famille et notamment de mon épouse qui, alors que nous habitions à Aix-en-Provence, m’a encouragé à ce que nous venions nous installer en Languedoc-Roussillon. Grâce à l’intuition de ma femme, nous nous sommes donc installés à Bagnols-sur-Cèze, non loin du site de Marcoule en août 2010. J’ai alors créé mon entreprise qui a commencé à fonctionner au travers de prestations de service, de type consulting, expertise et formation.

Très rapidement, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas me cantonner au domaine du consulting dans lequel la concurrence était rude. J’ai donc eu l’idée de concevoir un logiciel d’aide à la préparation des opérations de démantèlement. Pourquoi ce type de logiciel ? Parce que les projets de démantèlement sont finalement très complexes dans la mesure où ils soulèvent des problèmes techniques, des problèmes humains, des problèmes de coûts, des risques, etc. Or aucun outil n’existait pour accompagner ce type de projets. Etant expert dans ce domaine, je me suis dit qu’il serait intéressant de transposer mon expertise dans un logiciel. Je me suis donc lancé dans la création d’une société d’édition de logiciels. La première étape a consisté à faire un prototype. Pour ce faire, nous nous sommes tournés vers Transferts LR qui nous a permis d’obtenir une première subvention pour lancer le développement du logiciel. A l’époque, tout était externalisé dans la mesure où je n’avais pas de compétences ou de ressources propres dans ce domaine. Grâce au prototype, nous avons pu rencontrer Créalia, une association régionale qui nous a octroyé un prêt d’un montant assez significatif nous permettant d’aller jusqu’à l’étape de la levée de fonds. Pour développer le logiciel, nous avions besoin de 1,5 millions.

Pour obtenir cet argent, nous avons procédé à une levée de fonds. Jusque là, rien d’exceptionnel dans ce parcours de création, si ce n’est qu’en France lever des fonds reste encore très compliqué. Au début, nous sommes allés voir des business angels qui ne comprenaient rien à ce que nous voulions faire. Nous nous sommes donc retournés vers des organismes institutionnels, entre autres la Soridec, une société de capital risque et d’investissements qui œuvre essentiellement en Languedoc-Roussillon. Ces derniers nous ont accordé 400 000 euros. Comme il nous fallait 1,5 millions, nous sommes allés voir d’autres investisseurs. Nous avons ensuite rencontré une filiale du CEA qui s’appelle CEA investissements, puis une filiale d’Areva qui s’appelle Areva Delphi, et enfin la Banque Populaire. Réaliser cette levée de fonds nous a pris quasiment 2 ans. Pour parvenir aux 1,5 millions requis, nous sommes allés voir en complément OSEO et la région Languedoc Roussillon qui, à eux deux, nous ont fait un chèque supplémentaire de 600 000 euros. Ils ne sont pas rentrés au capital. Ils nous ont donné cet argent sous forme d’une aide remboursable avec un différé de remboursement. Bref c’est ainsi que nous avons pu boucler le financement.

Concernant les aspects technologiques, nous développons un logiciel qui s’appelle DEMplus. Il s’agit d’un outil basé sur la simulation 3D dont l’objectif est de simuler la succession d’opérations qui permettent d’obtenir le démantèlement d’une installation nucléaire et plus généralement de toute installation industrielle. Outre l’aspect réalité virtuelle, nous utilisons un certain nombre de briques technologiques qui viennent du CEA. En parallèle, nous avons donc mis en place un contrat de collaboration avec le CEA pour faire du transfert de technologies. Nous avons ainsi pu récupérer un certain nombre de briques technologiques qui ont été implémentées dans le logiciel. Grâce à cet accord de collaboration et au financement, nous sommes ensuite parvenus à monter les équipes. L’année dernière, nous étions 4. Aujourd’hui, nous sommes 12. Nous venons de procéder au lancement commercial et nous attendons notre première signature de commande dans les jours qui arrivent. Nous sommes donc en train de concrétiser 3 ans de rêve. Le logiciel existe et nous avons fait un road show en France : à Marcoule, le bassin d’origine ; à Paris ; à Cherbourg ; à Lyon, etc. Grâce à Ubifrance, nous avons aussi une action au Japon et en Angleterre.

On peut donc dire de la région Languedoc qu’elle constitue un territoire favorisant la création d’entreprises. Assez pauvre en entreprises et très pauvre en termes industriels, la région compense cette réalité en aidant vraiment les entreprises. Un concours intitulé Coup de pouce a par exemple été mis en place l’an dernier pour accorder des prix à certaines entreprises en Languedoc-Roussillon. Nous avons eu la chance d’être lauréat l’année dernière. Cette récompense présentait pour nous un double avantage : un prix significatif de 100 000 euros, une visibilité très intéressante. Nous avons notamment eu plusieurs articles dans Les Echos. Parallèlement à cela, un comité de suivi a été mis en place. Sorte de conseil de sages avec un chef d’entreprise, un représentant de la région, un représentant de Transferts LR, etc., ce comité me permet tous les 3 ou 4 mois de présenter l’état d’avancement de ma société en termes de perspectives économiques, techniques, etc. Nous profitons ainsi d’une espèce de miroir qui nous donne des idées, des mises en garde, des contacts.

Je finirai tout de même sur un bémol : en France l’innovation reste trop centrée sur les aspects technologiques. Il est en effet évident que si je voulais créer une entreprise pour faire la promotion d’un usage, les circuits dont j’ai parlé ne me seraient d’aucune utilité. A chaque instruction de dossier, y compris pour le crédit impôt recherche, l’accent est mis sur les aspects recherche quasiment au détriment du développement. Il y a donc quand même à mon sens un problème majeur. En France, on limite trop l’innovation aux aspects technologiques et ce au détriment de l’innovation d’usage. Pour moi, le vélib constitue un des plus beaux exemples d’innovation d’usage. Ou comment, avec un vélo, on réinvente la manière de se balader en ville. Il faut savoir que ce type d’innovations ne passe pas du tout dans le filtre actuel de l’innovation. Par ailleurs, on manque cruellement en France de culture du risque ce qui fait de la levée de fonds un véritable parcours du combattant.

Arnaud GROFF, directeur associé, INOVATECH 3V, co-fondateur et dirigeant, La fabrique à innovations, ancien auditeur de l’IHEST

J’ai trois points communs avec Luc : l’expérience IHEST, le CJD, l’incompétence technologique initiale dans le domaine du numérique. C’est à mon sens ce qui fait notre force pour diriger des entreprises dans ce domaine du numérique.

De formation Arts et métiers, j’ai fait mes travaux de recherche sur les processus d’innovation et de créativité à la fin des années 90. A l’époque, nous avons fait l’hypothèse que plus l’on est contraint, plus l’on est innovant. Nous avons donc développé toute une gamme de serious games. Nous avons été achetés par la CEGOS. Très rapidement, on nous a demandé de ressortir du groupe et de nous mettre en B to B pour eux. L’objectif : innover sans perturber l’écosystème interne de la grosse organisation. On savait déjà que l’innovation n’allait plus venir que de l’intérieur. A cette époque, j’ai écrit plusieurs livres. L’aventure IHEST est arrivée au bon moment puisque l’Institut m’a remis à ma juste place. J’étais en train de devenir comme ceux que je combattais : les gourous de l’innovation. J’étais en train de dogmatiser une vision de l’innovation. Grâce à la diversité du groupe et de nos séances de travail, j’ai bénéficié d’une sorte de second souffle alors que je n’étais venu que par curiosité. Cette curiosité, je la dois à mon passage par l’école Freinet quand j’étais petit.

Depuis la fin des années 90, je m’interroge sur les différentes définitions que l’on donne à l’innovation. Je me suis interrogé quand j’ai vu des gens de l’ANVAR disparaître du concept d’OSEO et quand j’ai vu OSEO devenir une aide financière et non plus une aide opérationnelle. Je m’interroge quand je vois les chiffres des faramineux budgets de R&D dans un département l’Aude qui est le 2ème département le plus pauvre de France. L’innovation, ça sert à quoi ? C’est cette question que m’a appris à me poser l’école Freinet. Cette question, je me la suis posée 10 ans après avoir soutenu ma thèse. D’où vient le terme « innovation » ? De innovare qui signifie faire venir quelque chose de fécond dans l’ordre établi. Dit autrement : 1) j’amène quelque chose de fécond dans mon domaine ; 2) je m’assure que la fécondité créé de la valeur ; 3) je m’assure que mon innovation soit socialisée, accepté. Il n’y a pas en effet d’un côté ceux qui trouvent les idées et de l’autre ceux qui les font accepter. C’est dans le passage des uns aux autres que les choses coincent souvent. Je me suis donc demandé pourquoi en France cela ne fonctionnait pas ? J’ai alors fait les mêmes constats que Luc. On pense trop souvent que l’innovation est quelque chose de technologique, on invoque toujours Schumpeter, etc.

Dans le dictionnaire Le Littré, l’innovation n’est pas du tout un terme d’économiste, c’est un terme de botaniste qui signifie faire bourgeonner une plante. J’ai donc voulu aller plus loin : que signifie faire bourgeonner une plante ? La plante suit des processus biologiques. Elle a une certaine agilité. Une simple analogie permet de retrouver cette agilité dans des entreprises comme 3M ou Zodiac. Pourtant lorsque l’on va voir une banque en disant que l’on va innover, mais aussi fabriquer des tongs, des smart phones et d’autres objets, on nous fiche dehors. C’est pourtant cette agilité qui fait la performance des grandes entreprises. Nous avons donc travaillé cette question : comment réinsuffler aujourd’hui une véritable innovation en France ? Comment peut-on créer de l’innovation dont l’objectif soit la création de valeur économique et de valeur sociale ? Au CJD, ce qui nous lie est résumé dans la devise : « L’économie au service de l’homme ». Nous avons donc une vraie vocation à donner du sens.

Fort de la réflexion initiée à l’IHEST, j’ai repris tous mes travaux de A à Z. Je me suis rappelé que depuis la fin des années 90, une entreprise était qualifiée d’innovante si elle était en mesure de sortir au moins un nouveau produit par an. Pour avoir croisé pas mal de PME au CJD, je sais par expérience qu’il est impossible pour une PME de 100 personnes de sortir un nouveau produit par an. Comment parvenir simultanément à innover et à faire tourner une entreprise ? Et si l’on se trompait d’objectif ? L’hypothèse selon laquelle l’innovation doit venir de l’intérieur de l’entreprise est-elle une bonne hypothèse ? En 2007, on commence à parler en France d’open innovation. Puisqu’innover c’est socialiser un produit, on fait alors l’hypothèse que le client doit participer à la conception du produit pour qu’il soit acheté. Mais on se dit immédiatement que, même s’il participe à sa conception, le client ne pourra pas produire le produit. Pourquoi donc ne pas demander à une PME française de produire ce produit ? C’est de cette idée qu’est né le concept de La fabrique à innovation.

De quoi s’agit-il ? D’une une plateforme où n’importe qui peut proposer une idée par rapport à un besoin. Pendant 40 jours, cette idée va être soumise aux critiques et aux votes des internautes, donc potentiellement du marché. Au bout de 40 jours, cette idée passe devant une commission. Nous avons développé un outil appelé DISC – Design Innovative Score Card – qui permet d’évaluer les idées par rapport à des critères quantitatifs et qualitatifs. Grâce à cet outil, nous parvenons à mettre autour d’une table un banquier, un expert comptable, deux designers industriels, un informaticien, deux chefs d’entreprises et de noter les idées qui ont été validées pour les retenir. Une fois validées sur la plateforme numérique, ces idées passent en mode projet. Le mode projet est découpé en étapes : 1) On définit un design 1 : des designers nous envoient des dessins, etc. 2) On cherche un nom et un slogan : des gens des écoles de commerce proposent des slogans, etc. Et ainsi de suite jusqu’à l’industrialisation. On cherche alors une PME française et on l’aide à industrialiser ce produit innovant. Notre originalité réside dans le fait de reconnaître la diversité comme une force, comme le carburant du système. Autre aspect important de La Fabrique : le partage des gains qui est clairement expliqué. Celui qui dépose l’idée a 25% de royalties, celui qui trouve le nom slogan a 1,25% de royalties, celui qui propose le design 1 validé a 3%. C’est clair, net et écrit. Une fois toutes les étapes franchies, on fait de la prévente.

Comme les systèmes d’amorçage en France sont inadaptés aux besoins des entreprises, ce sont ici les consommateurs qui deviennent des amorceurs et qui pré-achètent le produit. Autrement dit, alors que l’innovation de produit était sortie des PME, nous avons aidé les PME à se recentrer sur l’innovation dans les process, l’organisation et le management. Nous faisons l’hypothèse qu’à terme nous allons permettre à des PME de reprendre souffle et de retrouver de la compétitivité. Typiquement, nos tongs – l’une de nos réussites – sont aujourd’hui fabriquée par un plasturgiste automobile. Grâce à ce projet, cet industriel a pu redécouvrir le potentiel de son entreprise. Dans 10 ans, il n’aura plus besoin de nous. Il créera peut être son propre produit. Actuellement, nous travaillons sur des chocolats dans lesquels on pourra placer des médicaments pour les enfants qui ont du mal à les prendre. Ce sont les chocolateries Lanvin de Bourgogne qui se charge de ce projet. A chaque fois, nous partons d’un besoin concret et après nous nous tournons vers une PME pour ses compétences. Nous avons récemment écrit un article qui a été publié dans Usine Nouvelle : « Le Code Naf m’a tué ». Nous sommes en effet aujourd’hui obligés de bousculer le système en place. Actuellement, si l’on est enregistré au registre du commerce de la chambre des métiers, on n’a parfois pas droit à telle ou telle aide. Le prêt européen à l’innovation Jérémie n’est par exemple pas attribué à certaines entreprises en fonction de leur code NAF, leur numéro d’immatriculation. On considère donc aujourd’hui que certaines entreprises peuvent innover et d’autres noms. C’est pour cette raison que nous avons décidé d’avoir pour baseline : Inovatech 3V - Cabinet d’innovation - Aidez-nous à disparaître. Le jour où l’innovation sera redevenue un acte naturel, je pourrai faire autre chose.

Discussion

Marie-Françoise CHEVALLIER-LE GUYADER
Comment t’inscris-tu actuellement dans le plan Innovation numérique ?

Arnaud GROFF
Pour la petite histoire, à la fin de l’IHEST, nous avons développé le concept d’écosystème d’innovation territoriale. Nous avons défini le concept d’écosystème d’innovation en démontrant qu’aujourd’hui des paramètres comme la diversité étaient une force. Notre idée consistait donc à dire qu’il fallait créer des lieux favorisant la diversité sur les territoires. Autre aspect important : aucune mesure ne serait efficace si on ne commençait pas par remettre la créativité et l’innovation au centre du concept d’éducation. Nous avons alors proposé ce concept aux personnes en poste à Bercy qui l’ont intégré dans le rapport Beylat-Tambourin avec la créativité à l’école.

Concernant la plateforme que nous avons créée. Aujourd’hui, le gouvernement comme les financeurs sont très intéressés par le développement du crowdfounding qui permet de combler le déficit des banques. Le problème du crowdfounding est qu’il ne fait que reporter le risque. Les investisseurs n’ont pas hésité à nous dire qu’un porteur de projet avec une idée et de l’argent était mieux placé qu’un porteur de projet avec une idée mais sans argent. C’est exactement le problème qu’ont rencontré les dispositifs de soutien à l’innovation que nous avons vus lors de notre séjour à Chicago et à Montréal. Tout le monde ne peut pas être chef d’entreprise. Le problème majeur des structures d’accompagnement à l’innovation en France est de ne pas avoir le courage de dire que ce n’est pas grave de ne pas être chef d’entreprise. Aujourd’hui, nous faisons pour notre part l’hypothèse qu’un inventeur est le plus mauvais des chefs de son entreprise. C’est pourquoi nous ne faisons pas du crowdfounding, mais de la crowdinnovation. Ce que nous apportons c’est en premier lieu de l’aide opérationnelle. La question du financement n’intervient qu’à la fin. Je rejoins donc Luc sur les différents problèmes. 75% du CIR a été distribué en 2011 à 14 entreprises françaises dont deux banques. Il n’y a donc pas de lien direct entre la quantité d’investissements en R&D et le potentiel d’innovation.

Pourquoi avons-nous en France les meilleurs mathématiciens et non les meilleurs informaticiens. Parce que nous avons une affinité bien plus forte à la recherche qu’à l’innovation. Autre problème : nous avons développé des outils de financement de l’innovation avant d’avoir trouvé les projets qui correspondaient à l’outil. Les fonds d’amorçage débutant à 400 000 euros, si l’on monte des projets inférieurs à 400 000 euros on perd de l’argent. Or dans les TPE-PME, les projets tournent autour de 200 000 euros. Peut-être devrions-nous donc commencer par adapter les outils financiers.

Marie-Françoise CHEVALLIER-LE GUYADER
Merci pour ces témoignages. Je passe le relais à Anne Lichtenberger qui est directrice de Transferts LR. Ingénieur de formation, à peine sortie de Centrale, vous vous êtes intéressée au management. Partie en région niçoise, vous avez été au CERAM qui est devenue la SKEMA aujourd’hui. Depuis 2006, vous êtes en région Languedoc Roussillon où vous dirigez la société Transferts LR.


Appui et écosystème de l’innovation en Languedoc-Roussillon

Appui et écosystème de l’innovation en Languedoc-Roussillon

Animation : Anne LICHTENBERGER, directrice, Transferts LR
Jacquie BERTHE, président, pôle de compétitivité EurobioMed
Philippe NERIN, président, SATT AxLR
François PIERROT, vice-président délégué à l’innovation et aux relations avec les entreprises, université Montpellier 2
Philippe RAJOSEFA, directeur, SYNERSUD
Gaëlle VELAY, directrice régionale Languedoc-Roussillon, Caisse des dépôts et consignations

Anne LICHTENBERGER
Quelques mots sur Transferts LR pour commencer. Transferts LR est l’agence régionale d’innovation du Languedoc-Roussillon. Nous sommes une association financée par l’Etat, la région et l’Europe, ainsi que par d’autres collectivités. Nous avons pour mission d’accompagner les entreprises dans leurs démarches d’innovation. Nous avons également un rôle d’animation de l’écosystème et d’accompagnement de l’Etat et de la région dans la définition des politiques de soutien à l’innovation. Nous avons souvent l’occasion d’échanger avec Arnaud dont les idées très créatives dérangent souvent les idées plus traditionnelles que nous pouvons avoir. Nous participons donc à cette dynamique d’innovation et c’est à ce titre que j’ai accepté d’animer cette table ronde.
L’objectif de cette table ronde est d’essayer de vous présenter les dispositifs et l’écosystème d’accompagnement et de financement des politiques d’innovation en région Languedoc-Roussillon en essayant de mettre l’accent sur ce que l’on peut considérer être les spécificités de ce territoire. Nous l’avons déjà dit, Languedoc-Roussillon est une région particulière. Très contrastée, elle dispose à la fois d’une grande richesse du fait d’un afflux démographique très important et d’un PIB par habitant qui est l’un des plus faible de France. Très peu industrialisé, le Languedoc-Roussillon n’a que peu de culture industrielle. Quelques bassins industriels existent (autour d’Alès notamment, avec le textile, les mines, la mécanique, etc.) mais souffrent à l’heure actuelle. En parallèle, la région jouit d’un formidable potentiel de recherche académique très largement supérieur relativement au poids économique de la région. Cette réalité a d’ailleurs été soulignée dans une étude de l’INSEE sur l’innovation en région qui montrait, en mars 2012, une DIRD relativement élevée répartie comme suit : 1/3 de dépenses privées et 2/3 de dépenses publiques, autrement dit l’inverse du ratio recommandé par la Commission européenne. Le Languedoc-Roussillon a donc mis en place depuis des années une politique assez volontariste pour essayer de compenser la faiblesse industrielle de la région en s’appuyant sur la force de cette dernière : sa recherche académique. Cette politique se traduit notamment par un important soutien à la création d’entreprises innovantes.
Pour ouvrir le débat, je vais donner la parole à Philippe Rajosefa, le directeur de SYNERSUD. SYNERSUD est une association qui fédère les structures d’accompagnement à la création d’entreprises innovantes en région (pépinières et incubateurs). Les missions de SYNERSUD sont : la promotion de la création d’entreprises innovantes en région et au plan national ; la création de nouveaux outils d’ingénierie pour accompagner la création d’entreprises innovantes et donc pour favoriser la montée en compétence et l’outillage des pépinières et incubateurs qu’elle fédère ; la professionnalisation des réseaux et le travail sur des référentiels métiers et les chartes qualités spécifiques à l’accompagnement de la création d’entreprises innovantes. SYNERSUD gère par ailleurs le fonds Créalia qui intervient en prêt d’honneur auprès des créateurs. Pour commencer sur ce volet financement de l’innovation, peux-tu nous dire Philippe ce qui, à ton avis, fait du Languedoc-Roussillon un terreau peut être un peu plus favorable que d’autres régions pour l’émergence, le développement et la création d’entreprises innovantes ?

Philippe RAJOSEFA
En Languedoc-Roussillon, nous avons vraiment tous les meilleurs ingrédients nécessaires : l’accompagnement, l’esprit entrepreneurial, le LabEx Entreprendre, une excellente recherche, des financements. Le financement est effectivement un ingrédient important et il est vrai qu’en région Languedoc-Roussillon nous avons la chance de disposer d’outils innovants. Parmi ces nombreux outils, Créalia est l’une des six plateformes régionales, spécialisées Innovation, qui dépend du réseau Initiative France présidé par Louis Schweitzer. Créalia est régulièrement promue au niveau national sur le plan de l’exemplarité. Créalia c’est : 100 000 euros par projet en prêt d’honneur à 0% sans garantie – nous bénéficions d’une garantie qui nous est apportée par BPI France dans le but de couvrir une éventuelle défaillance future de l’entreprise –, plus de 120 projets, plus de 4 millions d’euros. Le financement moyen d’un projet se situe entre 30 000 et 50 000 euros. Ce financement permet d’amorcer un projet sans diluer les fonds propres de l’entrepreneur. Dans le cadre du dispositif JEREMIE qui permet de soutenir l’innovation en région, nous avons la chance de disposer de 140 millions d’euros et de trois véhicules importants : un véhicule de capital risque (la Soridec), un véhicule de garantie (la Banque populaire du Sud), un véhicule d’amorçage (Créalia). Nous avons donc tous les ingrédients nécessaires à la réussite des jeunes start-ups, même si nous devons encore effectuer un travail de lisibilité.

Anne LICHTENBERGER
Merci Philippe. Pour rester sur la question du financement, je vais maintenant donner la parole à Gaëlle Velay, directrice régionale Languedoc-Roussillon de la Caisse des dépôts. La Caisse des dépôts déploie au niveau régional en appui des politiques publiques conduites par l’Etat et les collectivités l’ensemble de son dispositif autour de cinq priorités d’intervention : le logement, le développement des entreprises, la transformation numérique, les infrastructures de la mobilité durable et la transition énergétique et écologique. Les leviers d’intervention de la Caisse des dépôts sont de diverses natures. Elle intervient comme mandataire, comme gestionnaire de dépôts, comme prêteur, comme investisseurs ou directement comme opérateur. Gaëlle Velay, vous êtes récemment arrivée en région Languedoc-Roussillon, puisque vous étiez jusque là en région Champagne Ardenne. Pouvez-vous nous dire comment, avec votre regard neuf, vous percevez les spécificités du Languedoc Roussillon avant de revenir sur la façon dont la Caisse des dépôts intervient et s’adapte à ces spécificités ?

Gaëlle VELAY
Il n’est jamais simple de comprendre ce que fait la Caisse des dépôts. J’ai pour coutume de résumer le travail de la Caisse des dépôts en disant qu’elle est partout dans votre vie pour l’intérêt général. Concernant l’innovation, nous aimons l’idée de chaîne. L’innovation commence en effet très tôt et se prolonge très tard, jusque dans les entreprises. A la Caisse des dépôts, nous souhaitons intervenir sur toute la chaine. Nous intervenons donc déjà très en amont pour essayer de soutenir les universités et les lieux où se créé aussi une partie de la recherche. Nous l’avons notamment beaucoup fait sur les plateformes mutuelles d’innovation. Nous intervenons également sur tout ce qui concerne la valorisation. Nous travaillons sur des sujets de valorisation de recherche (publique ou privée) au travers de France Brevet dont la vocation est de regrouper toute la partie création et brevet – des brevets groupés étant souvent beaucoup plus efficace que des brevets présentés de manière individuelle. Notre ambition est de consolider et de regrouper avant d’aller sur la commercialisation auprès des entreprises. Nous le faisons aussi au travers des sociétés d’accélération de transfert de technologies. Ces deux actions, nous les menons grâce au programme d’investissements d’avenir qui nous a été confié par l’Etat, dans le cadre de notre mission de mandataire. Nous travaillons aussi sur le financement des entreprises. Nous intervenons sur toute la chaîne du financement. Aujourd’hui, c’est la filiale BPI France du groupe Caisse des dépôts qui est missionnée pour cette charge. L’amorçage constitue actuellement un enjeu très important, car sans financement public à ce niveau là, on ne s’en sort pas. Il faut donc savoir prendre des paris et résister sur plusieurs tours de table, ce que font assez mal les investisseurs privés plutôt frileux. Etre présente dès le début et l’amorçage est donc une ambition très importante pour la Caisse des Dépôts. Ici, en région Languedoc-Roussillon, un fonds d’amorçage a par exemple pu être financé grâce à la Caisse des dépôts.
Pour en venir à votre question sur le Languedoc-Roussillon, il ressort à mes yeux que nous sommes ici dans une région effectivement très dynamique dans le monde de la recherche et de l’innovation, mais que ce dynamisme est à nuancer compte-tenu de la complexité du tissu économique qui ne permet pas forcément de mettre en valeur cette innovation et cette recherche. Le Languedoc-Roussillon compte beaucoup de TPE et énormément de laboratoires de recherche. La force de la région réside à mes yeux non seulement dans le nombre important d’acteurs mais surtout dans le fait qu’il existe une véritable synergie entre eux. Cette structuration est le résultat d’une véritable volonté du Conseil régional de structurer tous les acteurs autour de l’innovation. Autre point qui me semble important en région Languedoc-Roussillon : la forte dimension internationale. Nombreux sont les salons internationaux qui se tiennent ici. Vous avez pu visiter le DigiWorld Summit. Il y a aussi CREAMED, AGROPOLIS, etc. Le coordinateur de la recherche agronomique mondiale s’installe également dans la région. Nous avons la chance de jouir d’une grande attractivité et d’un rayonnement international. Dernier point : le dynamisme et la créativité. Dans cette région, nous n’avons pas que de la recherche et de l’innovation dans le monde technologique. Nous avons aussi beaucoup d’innovations sociales et d’innovations dans le domaine de l’économie sociale et solidaire.

Anne LICHTENBERGER
Merci beaucoup pour ce regard neuf sur la région. Pour terminer sur la question du financement, je voudrais que nous abordions la question de la création des SATT. Nous n’avions pas de structure mutualisée de la valorisation en région. Le programme Investissements d’avenir des SATT a été l’occasion de voir enfin germer ce projet en gestation depuis déjà fort longtemps ici en Languedoc-Roussillon. Pour en savoir plus sur ce sujet, je vais donc donner la parole à Philippe Nérin, PDG de la SATT AxLR. Créée à l’été 2012, AxLR a pour actionnaires : les 5 universités (les 3 universités Montpelliéraines + Nîmes et Perpignan) ; 4 organismes de recherche nationaux ; 2 écoles ; la Caisse des dépôts. La SATT a pour vocation de travailler très en amont dans la chaine du financement. Elle intervient sur la valorisation dans les laboratoires de recherche régionaux en finançant : la maturation des projets issus des travaux scientifiques de ces laboratoires, le dépôt des brevets ou autres droits de propriété intellectuelle, le développement et le transfert de l’innovation et des savoir-faire issus de la recherche académique. Philippe, AxLR est un des tous derniers nés de la chaine de l’accompagnement et du financement de l’innovation en région Languedoc-Roussillon. Peux-tu nous présenter les spécificités de ce positionnement ? Comment un nouvel opérateur s’intègre-t-il dans une chaine de financement ? Comment arrive-t-on avec une nouvelle offre dans un écosystème qui existe déjà depuis un moment ?

Philippe NERIN
La SATT est effectivement une réalisation récente en région. Permettez-moi de revenir sur la genèse de ces structures. En 2010, le gouvernement a lancé un audit international dans le but d’évaluer la recherche et la valorisation en France. Le bilan a été relativement clair. Nous disposons en France d’une force considérable dans le domaine de la recherche mais nous ne nous sommes pas dotés de moyens suffisants pour qu’il y ait des retombées économiques et du développement économique sur la base de cette recherche. Le citoyen est effectivement très attentif à cette recherche publique qui lui semble coûter très cher – plus d’1 milliard d’euros pour le Languedoc-Roussillon chaque année. Nous avons du mal à voir émerger des résultats concrets et durables en termes de développement économique. D’où l’idée au niveau national de créer des structures professionnalisées qui vont permettre à un écosystème, une région, ou plusieurs régions d’ailleurs, de créer des services permettant de traduire cette recherche en innovations et en valeur économique. Le modèle des SATT est maintenant relativement bien connu. Mais que fait concrètement une SATT sur son territoire ? Elle détecte des projets qui ont un potentiel de développement économique en faisant des audits de laboratoires, en rencontrant les équipes de recherche, en essayant de voir comment, à partir de ces recherches, on peut bâtir avec l’équipe une stratégie de développement et de valorisation. Nous portons un regard particulier sur la propriété intellectuelle. Aujourd’hui, il est effectivement extrêmement difficile de pouvoir développer de l’innovation, notamment à l’international, si l’on n’est pas capable de se défendre et si l’on n’a pas des brevets interdisant à ses concurrents de faire la même chose. Nous sommes donc très attentifs à la propriété intellectuelle amont qui est générée sur la base des résultats de recherche. La grande difficulté aujourd’hui pour les équipes de recherche est de pouvoir traduire des résultats de recherche en innovation, autrement dit de démontrer qu’un résultat de recherche peut être matérialisé (pour la technologie en prototype, mais aussi dans le domaine des SHS). Nous travaillons sur des projets qui ne sont pas technologiques, pour autant nous devons être capables de matérialiser le futur produit qui va adresser un marché. Marché que la SATT s’emploie à identifier très tôt dans le processus d’innovation. Nous essayons d’évaluer très tôt la volumétrie du marché, d’identifier les acteurs sur ce marché et d’établir une stratégie d’accès à ce marché. Bien entendu, il s’agit là d’un challenge assez compliqué qui suppose beaucoup de compétences. C’est pourquoi les équipes SATT sont constituées de personnes venant d’horizons très divers, notamment de l’industrie. La SATT AxLR est ainsi composée d’à peu près 15 personnes dont plus de la moitié arrivent du monde industriel et disposent d’une expérience dans le développement de l’innovation.
Concernant l’innovation en région, on ne part pas de zéro. L’arrivée de la SATT traduit de fait la volonté de nos établissements de recherche de travailler ensemble et de mutualiser des ressources pour optimiser l’efficacité du transfert. Ce n’est donc pas une nouvelle couche administrative qui s’est surajoutée à l’existant, mais bien l’ensemble des ressources pour le développement de l’innovation et le transfert qui s’est mutualisé dans la société d’accélération et de transfert de technologie. Par ailleurs, l’innovation dans le domaine de la médecine a par exemple toujours existé. Ambroise Paré, le médecin chirurgien du roi, venait en effet souvent à Montpellier, dans les années 1550, rencontrer Guy de Chauliac pour connaître les nouveaux médicaments et les nouvelles techniques chirurgicales disponibles à Montpellier. A cette époque, on faisait donc déjà du transfert de technologies. La région dispose d’ailleurs toujours aujourd’hui d’une communauté très importante dans le domaine de la biologie santé. A titre d’information, nous sommes le premier producteur de connaissances dans le domaine de la biologie. Dans le domaine des sciences de l’ingénieur, nous avons également une activité en recherche qui est considérable. Idem dans le domaine de la chimie ou dans le domaine de l’énergie. Je pense notamment au laboratoire PROMES du CNRS qui travaille sur l’utilisation du solaire concentré pour la production d’hydrogène ou pour produire de l’énergie d’origine photovoltaïque. De nombreuses modalités technologiques permettent d’exploiter ces résultats de recherche. Je pense notamment à la climatisation solaire qui consiste à faire du froid à partir du soleil. Nous avons également en région des forces dans le domaine des STIC. Nous développons beaucoup de logiciels dans cet écosystème. Beaucoup de projets nous sont par ailleurs proposés au sein de la SATT dans le domaine des sciences humaines et sociales.
Quel que soit le domaine, la maturation est une étape importante au cours de laquelle des équipes de recherche proposent un projet. La mission de la SATT est d’investir humainement et financièrement dans des projets de développement ou de démonstration pour augmenter significativement l’indice de maturité d’une invention. C’est cet indice de maturité qui va permettre de rendre une invention attractive pour une entreprise qui existe ou qui reste à créer. Nous travaillons en effet non seulement avec des entreprises existantes mais aussi sur des projets de création d’entreprise. La SATT est donc un carrefour où des résultats de recherche sont transformés en innovation et en création de valeur.

Anne LICHTENBERGER
Merci Philippe. La première étape de notre discussion s’achève avec vous : nous avons dressé un panorama de la situation, mis en exergue certaines spécificités de la région et présenté la chaine de financement. Y a-t-il des questions ?

Avec les nombreux dispositifs de financement existant en Languedoc Roussillon, pensez-vous disposer de la chaine complète ? Que vous manque-t-il éventuellement pour la renforcer ?

Arnaud GROFF : Tout a été dit. La région est riche en recherche et en disparité. Le problème est que nous continuons d’avoir une solution unique pour un écosystème complexe. Je vous donne un exemple. Aujourd’hui, une start-up qui n’est pas suivie par une pépinière ne peut pas bénéficier d’un dispositif comme Créalia. Ce qui importe pour un entrepreneur qui s’adresse à ce genre de dispositif c’est la rapidité pour accéder au financement. Et pour cause, le time to market, lui, n’attend pas. A La fabrique, nous sommes dans la quick innovation. Les rapports d’Anne Lauvergeon sont passionnants, mais l’horizon à 20 ans est beaucoup trop lointain pour un entrepreneur qui se lance aujourd’hui. Ce qui intéresse les jeunes entrepreneurs c’est ce qui peut être fait dans les un, deux ou trois ans qui arrivent. Quelle est la concrétisation de l’innovation et la transformation en valeur économique et sociale sur le territoire ? Vendre des technologies à l’étranger, c’est formidable. Mais celui qui est sur le territoire ne le voit jamais. Premier problème donc : le temps d’accès à ces dispositifs. Deuxième problème : la trop grande diversité. Quand j’étais délégué national, nous avons eu à mener les Etats généraux de l’innovation pour tous. Cela nous a pris deux ans. La plupart des entrepreneurs (87%) nous avouaient être perdus face à la trop grande offre de dispositifs et donc ne plus innover. Ce constat est malheureusement devenu pour certains acteurs territoriaux un argument pour ne pas bouleverser l’écosystème en place. La Fabrique à innovation devrait prochainement être soutenue par Niels et d’autres qui ne sont pourtant pas des philanthropes. Notre projet doit donc être intéressant. Pourtant cela fait 18 mois que l’on me ballade sur le territoire sous prétexte que mon projet ne rentre pas dans les cases.

Gaëlle VELAY : Il existe effectivement de nombreux dispositifs sur la région. De mon point de vue, ce dont nous manquons parfois c’est de projets. En conseil d’administration de la SATT tout à l’heure, nous nous demandions si la valorisation de la recherche que nous allons faire allait donner lieu à de la création de valeur sur le territoire ou hors du territoire ? C’est aussi un point important. Pour que la valeur se créée sur le territoire, il faut aussi que l’on ait des porteurs de projets. Je crois très honnêtement que la région ne manque ni de financements, ni de structures, ni de synergie, mais peut-être de créateurs qui viennent s’implanter. Nous devons donc aussi travailler sur l’écosystème et pas uniquement sur le financement et la valorisation de la recherche. Comment faire pour que des entreprises viennent s’implanter, pour avoir des zones d’aménagement, de l’immobilier, un cadre de vie, etc. ? Le sujet est plus compliqué qu’il n’y paraît.

Philippe RAJOSEFA : Un élément très intéressant a été publié par BPI France, ex OSEO, dans une étude menée sur 5 500 entreprises innovantes, pour la plupart ancienne lauréate du concours du ministère : alors que jusqu’en 2005-2006, la préoccupation majeure des start-up était le financement, depuis 2009, leur préoccupation majeure est l’accès au marché (trouver des clients et de trouver des débouchés). Nous devons donc cesser de nous focaliser uniquement sur les problématiques de financement. Nous disposons de nombreux ingrédients que nous devons faire fonctionner en synergie. C’est très vrai dans le réseau régional SYNERSUD. Nous constatons actuellement une attrition des projets à très fort potentiel. Qu’est-ce que cela signifie pour demain ? Moins de sélection sur les projets, des projets peut-être un peu plus risqués, des banques qui peuvent être amenées à lâcher un peu plus, etc.

Luc ARDELLIER : Je pense qu’il existe en Languedoc-Roussillon un grand nombre de dispositifs très efficaces. Arnaud évoquait les difficultés liées à la profusion. Les pépinières d’entreprises qui ont été mises en place constituent en soi une aide dans la mesure où elles servent finalement d’espèce de bureaux uniques qui ensuite re-dispatchent vers les autres dispositifs. Pour notre part, nous avons été accompagnés par Innov’Up qui est adossé à l’Ecole des mines d’Ales. Ce sont eux qui nous ont orientés en nous disant qui aller voir à telle et telle phase du projet. Concernant le manque de créateurs, je pense que le problème dépasse le cadre du Languedoc-Roussillon. Il s’agit d’un problème de culture du risque en France. Nous ne favorisons pas la culture du risque. Il faudrait encourager la prise de risque en acceptant que l’on puisse échouer. L’erreur devrait même être mise en avant.

Anne LICHTENBERGER
Je vais maintenant donner la parole à Jacquie Berte, le président du pôle de compétitivité santé Eurobiomed, localisé sur les deux régions PACA et Languedoc-Roussillon. Eurobiomed aujourd’hui c’est : 220 membres, dont 150 entreprises, principalement des PME. Nous sommes en effet sur des territoires où se trouvent peu de grands groupes. Il y en a quand même au moins un puisque Jacquie est ancien directeur scientifique de Sanofi Montpellier. Le pôle compte également : 5 universités et 4 CHU. Il représente plus de 400 laboratoires. Depuis sa création en 2006, Eurobiomed a obtenu le financement de 120 projets de R&D collaborative Sanofi. Parmi les axes du domaine santé sur lequel est positionné Eurobiomed, le diagnostic et tout ce qui concerne les maladies rares et orphelines sont en bonne position.

Jacquie BERTHE
Je suis vétérinaire. Comme beaucoup de montpelliérains, je ne suis pas originaire de la région mais du Pas-de-Calais. Je suis venu à Montpellier pour. J’y ai fait toute ma carrière et c’est ainsi que je me suis retrouvé président d’un pôle de compétitivité. Sanofi est un acteur majeur dans le domaine de la santé à Montpellier. S’il est vrai que la région n’est pas très industrialisée d’une manière générale, dans le domaine de la santé et des TIC nous comptons tout de même Sanofi, IBM, Horiba, Bio-Rad, DMS, etc. La région a beaucoup d’atouts. On a parlé de la recherche, mais nous avons aussi la chimie (Chaptal), le droit, etc. Montpellier dispose par ailleurs de beaucoup de recherche et de jeunesse : 450 000 habitants pour l’agglomération, dont 60 000 étudiants. Les étudiants donnent de l’énergie. La créativité de Montpellier est en partie liée à ces jeunes. Je me réjouis en ce qui me concerne du fait que les universités se réunissent.
A l’origine des pôles de compétitivité en 2005 : le rapport de Christian Blanc. La mission principale des pôles était le développement économique. Au-delà de cette mission, l’idée était de rapprocher la recherche publique et la recherche privée. Quand j’ai commencé à m’occuper d’Eurobiomed en 2005, il y avait un fossé entre la recherche publique et la recherche privée. Ce fossé est aujourd’hui en partie comblé. Je ne dirai pas que c’est uniquement grâce au pôle, mais nous avons contribué au décloisonnement. Innover ce n’est pas que décloisonner c’est aussi faire converger. Il faut que les différents partenaires se connaissent mais aussi qu’ils montent des projets communs. Prenez un ingénieur d’IBM, un médecin de Sanofi, quelqu’un chez Horiba et un chercheur d’université : ils ne se comprennent pas. Prenons un exemple : nous avons un projet PFMI (Plateforme mutualisée d’innovation) que nous avons géré avec la Caisse des dépôts à Montpellier. Ce projet a permis de faire travailler ensemble Sanofi, IBM, Horiba autour des questions de médecine personnalisée, médecine ambulatoire et médecine à distance. En montant ce projet, nous nous sommes rendus compte qu’Horiba et IBM qui sont localisés à quelques kilomètres l’un de l’autre ne s’étaient jamais rencontrés.
Que fait-on dans le pôle ? Nous aidons à trouver du financement. L’argent ne manque pas, ce qui manque ce sont des bons projets et surtout des bons porteurs de projets. Un de nos rôles est d’aider principalement les PME. Les grands comptes n’ont pas besoin de nous. Les chercheurs ont l’ANR. Les PME, TPE et ETI ont en revanche beaucoup de mal à ne pas se perdre entre la BPI, le FP7, l’IMI, l’ISI le FEDER, etc. Notre rôle est de les aider à monter un projet. Concrètement nous les aidons à trouver le bon guichet, à trouver les partenaires, à obtenir le financement. Nous les accompagnons ensuite dans la gestion du projet. Nous avons aussi un rôle d’animation de l’écosystème pour que les différents partenaires se connaissent et se rencontrent.

Anne LICHTENBERGER
Merci Jacquie. Tu viens d’illustrer la nécessité d’avoir un écosystème, de la créativité, du décloisonnement entre les TIC et la Santé par exemple. Aujourd’hui, nous nous rendons compte que l’innovation doit naitre de la rencontre des acteurs publics, privés, des grands groupes, des PME, des informaticiens, de la santé. L’accompagnement de l’écosystème doit donc véritablement s’inscrire dans une logique d’animation et de décloisonnement. Le financement ne suffit plus. Je vais maintenant donner la parole à notre dernier intervenant, François Pierrot qui est vice-président délégué à l’innovation et aux relations avec les entreprises à l’université Montpellier 2, directeur de recherche en robotique au LIRM (Laboratoire d’Informatique de Robotique de Microélectronique de Montpellier) et ancien créateur d’entreprises innovantes. Les missions du vice-président délégué consistent à promouvoir les relations entre l’industrie et le monde académique, à susciter et accompagner les démarches et les projets d’innovation. François porte également la préparation de la création du secteur Innovation et Entreprise du futur projet de fusion entre l’université Montpellier 1 et l’université Montpellier 2. François, l’université a longtemps eu un rôle de production et de transmission de connaissances. Aujourd’hui, elle a un rôle beaucoup plus fort d’intégration dans le monde socio-économique. Peux-tu nous présenter ce que cela implique en termes de changement pour l’université, plus particulièrement à l’UM2 ?

François PIERROT
Depuis le début de ma carrière, les choses ont bien changé. Il y a 25 ans, quand on était universitaire (j’ai toujours travaillé pour le CNRS) et que l’on travaillait avec un industriel, il fallait se cacher. J’ai connu la période où quand on déposait un brevet, on était tout seul. Quand j’ai cherché à vendre mes premiers brevets au Japon, j’ai eu la visite de la DST au laboratoire. Avec la loi sur l’innovation à la fin du siècle dernier, je crois qu’un déclic s’est enfin opéré. Nous avons assisté à la mise en place d’un véritable changement d’attitude. Aujourd’hui, une bonne partie des tabous sont tombés. La relation public / privé pour la recherche est à peu près comprise à partir du moment où l’on laisse aux enseignants chercheurs et aux chercheurs de l’université le droit de choisir entre produire de la connaissance de manière libre ou produire de la connaissance tirée par un besoin industriel de service ou de relation avec la société. Dès lors que ce choix est laissé aux universitaires, il est désormais possible de faire des choses très nouvelles. Cette nouvelle situation n’est toutefois pas sans créer de nouvelles contraintes. On doit par exemple aujourd’hui mettre en place dans les universités des services qui gèrent la relation avec l’entreprise, la valorisation, les contrats de recherche, la propriété intellectuelle, etc. Pour créer ces services, il nous faut donc employer des personnels issus d’autres milieux. C’est pourquoi on transfert parfois une partie de cette charge vers la SATT. Les universités de Montpellier ont ainsi choisi d’établir un partenariat serré avec la SATT. Cela reste toutefois une contrainte et une charge. Parce que si l’Etat donne la direction, il ne donne pas nécessairement les moyens de l’atteindre. Toutefois, force est bien d’admettre que cela nous a permis d’acquérir de nouvelles méthodes de travail. Prenons un exemple. L’université Montpellier 2 annoncera le 5 décembre prochain un projet assez original. Sur le campus de l’université, avec l’aide de la région et de l’Etat, nous allons créer un bâtiment dans lequel il y aura non pas seulement des start-up – ce qui existe déjà depuis longtemps – mais aussi des entreprises déjà pérennes qui vont créer de nouveaux centres de R&D et de production sur le campus de l’université (en partageant les locaux et les moyens techniques avec l’université). Ce bâtiment complètement ouvert sera un centre partenarial de recherche, de développement, d’innovation où même les salles blanches seront partagées. Ce genre d’évolutions témoigne du fait que l’université a franchi ces tabous et ose se lancer. Cette ambiance d’ouverture vers les industriels est totale. Les chiffres de maturation montrent que l’UM1 et l’UM2 sont les deux partenaires qui profitent le plus de la SATT aujourd’hui. Pourtant des choses sont encore à faire, notamment en interne sur la manière dont on recrute. Nous continuons en effet de recruter nos enseignants chercheurs et nos chercheurs quasiment exclusivement sur des critères de performances dans la production de connaissances nouvelles et non sur leur capacité à innover et à tisser des relations avec les entreprises. Autre piste d’amélioration : nous avons des formations à l’entrepreneuriat, mais quasi-exclusivement dans le secteur des sciences de gestion.

Discussion générale

Permettez-moi d’exprimer mon étonnement. Nous avons tous entendu le témoignage très fort des deux entrepreneurs, sur les difficultés qu’ils ont rencontrées, et ce malgré le nombre très important de dispositifs existants. Plutôt que le fait d’avoir des entrepreneurs timides ou des soutiens frileux, le problème de la France ne réside-t-il pas dans le fait que nos écoles ne préparent pas à être innovateur ? Comment expliquer autrement la multiplication des chaires, à l’Ecole des Mines par exemple, dont le but est de sortir des théories pour favoriser l’innovation ? Ne faudrait-il pas essayer de trouver des solutions pour rompre la solitude des innovateurs ? La plateforme collaborative qu’Arnaud a présentée apparaît comme un moyen efficace de diluer le stress et de faire en sorte que l’innovation soit un effort collectif et non plus solitaire.

Arnaud GROFF : Dans notre système, un pourcentage de gain est directement capté à la source. Lorsque les projets réussissent, entre 0,7 à 3% des gains vont être captés pour être réinvestis. Notre objectif est ainsi de créer une fondation appelée à développer du support pédagogique mis gratuitement à la disposition des écoles pour développer trois choses : la créativité, le travail collaboratif, la démarche scientifique. Avec ces trois piliers, je pense que l’on peut créer un terreau fertile à innovation. Les dispositifs seront alors de vrais fertilisants.

Gaëlle VELAY : Nous travaillons énormément à rapprocher le monde étudiant de la création d’entreprise, notamment via le pôle entrepreneuriat étudiant au sein du PRES. Le monde de l’enseignement supérieur s’ouvre de plus en plus à l’entreprise et doit continuer de le faire. Il m’arrive d’intervenir dans des écoles de commerce auprès des étudiants. Lorsque je leur demande quels sont ceux qui souhaitent s’orienter vers les grands groupes : 99% lèvent la main. Quand je leur demande quels sont ceux qui souhaitent travailler dans une PME : il arrive qu’il y en ait un ou deux. Et lorsque je demande quels sont ceux qui souhaitent créer leur entreprise : je n’ai personne. Ceux qui font l’innovation, les ingénieurs notamment, ne sont donc pas forcément beaucoup plus enclins que les universitaires à créer une entreprise. Ils savent élaborer un process de recherche et trouver le produit, mais ont du mal à rentrer dans le process de production et à le commercialiser. Nous essayons donc de travailler là-dessus.

Luc ARDELLIER : On en revient toujours au même problème : en France, on ne voit l’innovation que dans son aspect technologique. Or la majorité des innovations me semble résulter de l’observation du marché. Le tout est d’offrir un service qui est mal ou pas rendu. Nous n’inculquons pas cette capacité d’observation. C’est là dessus que nous devrions travailler. Tout le reste fonctionne à mon sens.

A l’origine, le financement des pôles de compétitivité était apporté par l’Etat quasiment à 100%. Très rapidement, on a expliqué aux pôles qu’ils devaient trouver leurs propres forces. Comment cela se passe-t-il avec les PME ? Acceptent-elles de payer pour mutualiser ? Comment vivez-vous l’évolution faisant suite à la deuxième évaluation de l’Etat qui consiste à obtenir au moins 50% de financements privés ?

Jacquie BERTHE : Il est vrai qu’au début nous étions soutenus par l’Etat aux côtés des collectivités, des régions, des agglos, des conseils généraux, des chambres de commerce, etc. En ce qui nous concerne, nous avons : 15 financeurs, un budget qui avoisine 1 million d’euros, 10 personnes, un bureau à Marseille, un bureau à Montpellier et un bureau à Nice. L’Etat diminue sa participation fortement, les régions légèrement. Nous sommes aujourd’hui autofinancés à hauteur de 40%. Cet autofinancement, nous le devons d’abord aux cotisations. Nous avons 220 membres qui paient une cotisation annuelle de 3000 euros pour un grand compte de plus de 500 personnes, 1500 euros pour une entreprise comprenant entre 50 et 500 personnes, et 600 euros pour une entreprise comprenant entre 10 et 50 personnes. En dessous de 10 salariés, la cotisation est de 300 euros. Les montants de nos cotisations sont donc assez raisonnables. Toutefois pour qu’une PME fasse le choix de renouveler son abonnement tous les ans, il faut que le service qu’on lui propose soit à la hauteur. Pour évaluer la qualité de notre service, je m’appuie sur 5 indicateurs : le nombre de projets de R&D qui ont été labellisés et financés ; le nombre de membres dans l’association ; le montant des financements des régions et des agglos ; le nombre de réunions que l’on fait sur le territoire. Avec ces 5 indicateurs, on arrive à voir comment fonctionne le pôle. Nos cotisations représentent 150 000 euros. Nous demandons 5% pour les projets FUI (Fonds Unique Interministériel). Dans ce FUI, 7 ministères se sont regroupés. Pour pouvoir déposer un projet au FUI, il faut être labellisé par un pôle. Nous faisons donc un important travail pour un projet FUI. Quand un projet FUI a été retenu pour un financement, nous demandons donc 5% de l’argent versé aux industriels. Nous valorisons également le temps des bénévoles industriels. Avec tout cela, nous arrivons à 40%. Pour parvenir aux 50% demandés, nous sommes en train de réfléchir à la mise en place d’une centrale d’achat permettant d’obtenir des prix sur certains articles (le portable, les voitures, etc.) pour nos PME tout en nous rétribuant. Nous réfléchissons aussi à d’autres services, notamment des financements.

Vous nous avez beaucoup parlé d’aides à l’innovation et d’aides à la création d’entreprise. Je finis par me poser la question suivante : si l’on ramène le coût des subventions aux seules entreprises qui ont réussi à embaucher quelqu’un, combien coûte ce nouvel emploi sur fonds publics ?

Philippe RAJOSEFA : Des chiffres existent au niveau national. Il faut toutefois être extrêmement vigilant sur la lecture des chiffres du coût généré par emploi pour éviter les interprétations catastrophiques. Un coût par emploi sur une chambre de métier se situe entre 350 et 400 euros. Un coût par emploi chez un consulaire se situe entre 600 et 800 euros. Un coût par emploi dans une pépinière high-tech se situe entre 6000 et 8000 euros. Que signifient ces chiffres ? Au-delà du coût par emploi qu’ils indiquent, il faut tenir compte de la croissance de l’entreprise dans la durée. Les premiers emplois générés dans des start-up donnent parfois naissance à 100 emplois dans les 15 années qui suivent, emplois supplémentaires qui eux n’entrent pas dans les calculs. Cela n’est donc en rien comparable à un emploi créé dans l’artisanat qui restera le seul emploi créé. Il faut par ailleurs être en mesure d’identifier des entreprises à potentiel qui vont créer une richesse importante et pérenne notamment sur des emplois à forte valeur ajoutée. Autrement dit, il faut trouver de l’employabilité pour nos ingénieurs, nos post-docs, etc. L’accompagnement de qualité a un prix sur les biotechs, sur les TIC, etc. En moyenne, on est à 90 heures d’accompagnement. Il faut donc consacrer beaucoup de temps pour permettre davantage à des projets complexes à fort risque d’incertitude d’aboutir et de créer une richesse importante à valeur ajoutée et pérenne.

Luc ARDELLIER : Je vais vous donner les chiffres de mon entreprise. Nous avons eu une subvention de 30 000 euros au démarrage et maintenant nous sommes 12. Au-delà de ces 30 000 euros ce que nous avons obtenu ce n’est pas des subventions mais du capital ou du prêt. Nous avons par ailleurs créé une nouvelle entreprise dans un secteur où, sorti de Marcoule, il n’y a plus rien. Nous contribuons donc à renforcer l’écosystème et à développer d’autres compétences. Je trouve donc que finalement ce n’est pas cher payé en comparaison.

François PIERROT : Je ne suis pas sûr qu’il faille se focaliser sur la création de start-up dans la mesure où les produits nouveaux peuvent aussi être utilisés par des entreprises qui existaient avant. Dans le système académique, il y a de la recherche complètement libre et de la recherche qui se fait en partenariat avec des entreprises déjà existantes. On peut donc créer des choses nouvelles dans le cadre de ces partenariats et transférer les résultats dans l’entreprise qui existait avant. De par mon expérience, je dirais que cela se passe d’ailleurs mieux ainsi dans la mesure où les entreprises en partenariat avec l’université ont déjà des clients.

Je pense que ce n’est pas un hasard si votre séminaire se tient en Languedoc-Roussillon. Et pour cause, le Languedoc-Roussillon est une des régions où la notion d’innovation est en train d’exploser. Pour preuve : nous travaillons depuis 6 ans avec certains acteurs publics (la région, la Caisse des dépôts, l’Europe et bien d’autres) à la mise en place d’un écosystème autour de l’innovation sociale. Dans 15 jours, nous allons ainsi inaugurer à Montpellier la première pépinière d’entreprises socialement innovantes : 4000 m2 exclusivement dédiés à l’innovation sociale. Ce projet n’aurait pas pu voir le jour sans cette coopération entre les acteurs de l’innovation.

Anne LICHTENBERGER : Pour conclure, je redonne la parole à Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader pour qu’elle nous dise ce qu’elle retient du Languedoc-Roussillon à l’issue de cette table ronde.

Marie-Françoise CHEVALLIER-LE GUYADER : Merci infiniment. Il y a effectivement une offre formidable, même si la mise en relation avec l’entrepreneur n’est pas encore optimale, comme c’est le cas bien souvent. Cela étant, la SATT en particulier, devrait fondamentalement aider. La question qui m’intéresse est la suivante : quelle est l’échelle du territoire la plus pertinente pour faire telle ou telle type d’activités ? L’échelle du territoire pour la recherche n’est pas exclusivement la région, elle est beaucoup plus large. L’innovation des PME – PMI s’étend elle aussi plus largement. Par ailleurs, il faut des guichets, des méthodologies, des soutiens. La dimension territoriale est-elle vraiment pour vous une dimension efficace ?

Jacquie BERTHE : Etant bi-régionaux, nous savons très bien ce que signifie travailler à plusieurs. Une fois que la complexité est intégrée dans l’écosystème du pôle, on est en général prêt à plus de complexité. C’est un avantage. Sur le plan de la santé, l’échelle bi-régionale (de Montpellier à Nice) est une bonne échelle. Nous nous appuyons évidemment sur les compétences territoriales.

Marie-Françoise CHEVALLIER-LE GUYADER : Les SATT ne sont pas que régionales.

Philippe NERIN : Il s’agit d’un débat qui a été soulevé à maintes reprises : les SATT doivent-elles opérer sur leur région exclusivement ? Bien évidemment non, dans la mesure où beaucoup de recherches sont menées sur un territoire plus vaste et où beaucoup de marchés sont à chercher ailleurs. Il n’y a par exemple pas de marchés sur la climatisation solaire en Languedoc-Roussillon. J’ai donc du me rendre le mois dernier à Dubaï pour commercialiser les climatisations solaires parce que c’est là-bas que se trouve le marché. Dans le business, il ne faut pas avoir de frontières. Ce serait une erreur de principe. Nous travaillons par exemple avec la région Catalogne.

Gaëlle VELAY : Cette question du territoire est vraiment complexe. On ne peut effectivement pas se borner aux limites administratives qui sont les nôtres. Pour autant, nous avons aussi à faire à des acteurs institutionnels qui, eux, ont des limites territoriales. Nous devons donc tenir compte de tout cela. A la Caisse des dépôts, nous fonctionnons avec un maillage territorial régional, ce qui ne nous empêche pas de regarder les autres régions. Prenons un exemple : lorsque l’on s’intéresse au Languedoc-Roussillon côté Pyrénées Orientales, on se tourne plutôt côté sud-ouest. En revanche, lorsque l’on s’intéresse à l’Hérault et au Gard, on se tourne plutôt côté Sud-Est. Quand je travaille avec les Pyrénées orientales, je travaille avec Midi Pyrénées ou parfois même avec la Catalogne. A la Caisse des dépôts, nous regardons forcément aussi le pourtour méditerranéen et, de fait, nous surfons parfois sur les institutions et les dispositifs.


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mardi 30 décembre 2014, par Olivier Dargouge