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AUDIO - Paroles de Chercheurs 27 mars 2014

Imaginaire et réalité de l’anthropocène ?

L’Anthropocène désigne une époque géologique au cours de laquelle l’influence de l’homme sur le système terrestre serait devenue prédominante, responsable de changements climatiques, extinction et migration globale d’espèces, etc.
Avec Jean-Baptiste Fressoz, autour de son dernier ouvrage, paru fin 2013 : L’Evénement Anthropocène : La Terre, l’histoire et nous, et Pierre-Frédéric TENIERE-BUCHOT

Débat enregistré le 27 mars 2014 - 18h30-20h00

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L’Evénement Anthropocène
La Terre, l’histoire et nous
Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz,
Anthropocène Seuil, 2013

Utilisé depuis les années 2000 par un certain nombre de scientifiques, l’Anthropocène désigne une nouvelle époque géologique au cours de laquelle l’influence de l’homme sur le système terrestre serait devenue prédominante, responsable de changement climatiques, extinction et migration globale d’espèces, modifications à grande échelle de la végétation naturelle, etc.

Dans cet ouvrage, et en s’appuyant sur d’abondantes références, les auteurs décrivent dans un premier temps "Ce dont l’Anthropocène est le nom". Ils se penchent ensuite sur les discours de ceux qui veulent "Parler pour la Terre, guider l’humanité" afin de dénoncer la façon dont l’Anthropocène est pensé et mis en scène par les "anthropocénologues", des experts qui prétendent guider des choix apolitiques et objectifs. Enfin dans la troisième partie, ils retracent l’histoire des événements, des idées, des comportements, des choix politiques et économiques qui ont conduit l’homme, depuis plus de 200 ans, a modifier en profondeur les principaux paramètres géophysiques de la planète.
En conclusion, le livre "appelle à de nouvelles humanités environnementales concourant à renouveler nos visions du monde et nos façons d’habiter ensemble la Terre".

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La notion d’anthropocène désigne une nouvelle époque géologique

Jean-Baptiste FRESSOZ  : La notion d’anthropocène désigne une nouvelle époque géologique. Elle a été proposée par le chimiste Paul Crutzen, prix Nobel pour ses travaux sur la couche d’ozone. Après l’holocène, commencé il y a 11 500 ans, il semble approprié de nommer « anthropocène » l’époque géologique présente dominée à de nombreux titres par l’action humaine. L’anthropocène est donc la nouvelle période des humains, l’âge géologique de l’homme.


Quels arguments justifient d’ouvrir une nouvelle ère géologique à partir de la Révolution industrielle ?

Premièrement, du fait des émissions humaines, l’atmosphère s’est « enrichie » de 150 % de méthane, de 63 % de protoxyde d’azote et de 43 % de CO2. Concernant ce dernier gaz, la concentration est passée de 280 parties par million à 400 parties par million en 2013. Ce niveau est inégalé depuis 3 millions d’années.
Le deuxième aspect concerne l’effondrement de la biodiversité. Le taux de disparition des espèces est actuellement de 100 à 1 000 fois plus élevé que la normale géologique. Les biologistes évoquent la 6e extinction depuis l’apparition de la vie sur Terre. Il faut remonter à 65 millions d’années pour trouver un rythme d’extinction similaire.

Troisièmement, nous prenons en considération l’altération des sites biochimiques et géochimiques de l’eau, de l’azote et du phosphate.
La modification du cycle continental de l’eau est massive, avec le drainage de la moitié des zones humides de la planète et la construction de 45 000 barrages de plus de 15 mètres de haut, qui retiennent la quantité astronomique de 6 500 km3 d’eau, soit 15 % du flux hydrologique du globe.

Le cycle de l’azote a été complètement transformé avec l’industrialisation, en particulier avec le procédé Haber-Bosch qui transforme l’azote atmosphérique en azote assimilable (engrais artificiels). Ce flux d’azote est deux fois plus important que le flux naturel.
Le cycle global du phosphore est aussi entièrement modifié, puisque le flux anthropique est huit fois plus important que le flux naturel (essentiellement lié aux engrais).

L’anthropocène n’est pas encore officiellement acté. Il fait encore l’objet de débats parmi les géologues. Le terme « d’anthropocène » connaît cependant un grand succès scientifique et public. Il est devenu un point de ralliement essentiel entre les sciences « dures » et les sciences humaines, qui tentent de penser ensemble cette nouvelle époque géologique.

Pourquoi ce terme est-il fascinant ? Il constitue une très bonne alternative à « changement global ». Avec « anthropocène », l’humain est placé au cœur du problème. Le suffixe « –cène » place aussi l’histoire au cœur du problème. De plus, par rapport à la temporalité courte du vocable de « crise environnementale », l’anthropocène désigne un point de non-retour. Nous ne vivons pas simplement une crise environnementale ; nous vivons une révolution géologique d’origine humaine. En deux siècles, nous avons perturbé le système Terre pour des centaines de milliers d’années au moins.
Toutefois, l’élégance et la concision du terme « anthropocène » présentent des défauts.
Tout d’abord, de quelle humanité parlons-nous ? Un Étasunien et un Français moyens consomment respectivement 32 fois et 16 fois plus de ressources et d’énergie qu’un Kenyan moyen. Les Indiens Yanomami, qui chassent, pêchent et jardinent dans la forêt amazonienne, en travaillant 3 heures par jour sans aucune énergie fossile, font-ils partie de l’émergence de l’anthropocène ? Ce n’est pas évident.

Les géologues, climatologues et spécialistes du système Terre qui ont avancé le terme « anthropocène » ont également proposé une histoire. Ils ont souhaité répondre à la question suivante : comment sommes-nous entrés dans l’anthropocène ? Will Steffen, ancien directeur de l’International Geosphere-Biosphere Program, propose une histoire essentiellement fondée sur la mesure globale. Il a proposé une série impressionnante de courbes démontrant l’impact de l’humanité sur la planète. Cependant, ces courbes ne font que refléter des processus historiques, qui sont eux déterminants. Les courbes ne sont qu’un effet secondaire. De plus, la mesure globale crée une entité abstraite (l’espèce humaine prise comme un tout). Or rien ne diffracte plus l’humanité que son impact sur l’environnement.

Ce problème est lié au déficit de compréhension historique de la crise environnementale contemporaine. A mes yeux, ce déficit de compréhension est parfaitement illustré par cette courbe des émissions de CO2, pourtant emblème de l’anthropocène. Nous n’avons néanmoins pas d’histoire précise de cette courbe. Aucune histoire ne la relie à des choix politiques ou économiques précis. Je prends pour exemples le rôle de suburbanisation, le rôle de l’impérialisme formel et informel, le rôle du fordisme, le rôle des guerres, le rôle des militaires… Quelles institutions et quels processus historiques connus doit-on mettre derrière cette courbe ?
Faute d’ancrage historique précis, le concept d’anthropocène risque d’entériner une vision simplifiée de l’humanité, unifiée par la biologie et le carbone, et donc collectivement responsable de la crise, effaçant par là même de manière très problématique la grande variation des causes et des responsabilités entre les différents peuples et les différentes classes sociales.

Les enjeux des dérèglements écologiques contemporains

Dans L’Evénement anthropocène, Christophe Bonneuil et moi-même avons tenté de porter un regard historique lucide sur l’anthropocène, pour étudier les enjeux des dérèglements écologiques contemporains. Je développerai cinq thèses.

1) L’origine anglo-américaine

Premièrement, jusque dans les années 1980, l’anthropocène aurait pu être nommé avec plus de précision « l’anglocène ». Lorsque nous portons un regard rétrospectif sur les émissions de CO2 cumulées, nous constatons que les deux puissances hégémoniques du XIXe et du XXe siècle représentent l’essentiel de ces émissions. Concrètement, en 1950, les émissions de CO2 cumulées du Royaume-Uni et des Etats-Unis représentent 65 % des émissions mondiales. A partir de 1980, ces deux pays ne sont plus majoritaires dans les émissions mondiales.

2) L’Humanité aveugle

Deuxièmement, le récit de l’anthropocène proposé par Crutzen, Steffen et Grinevald dans Philosophical Transactions présente notamment la caractéristique suivante : l’humanité était aveugle à son action sur l’environnement global. Grâce à quelques savants de la fin du XXe siècle, l’humanité ouvre enfin les yeux. Ma thèse s’inscrit contre cette histoire. Nous ne sommes pas entrés dans l’anthropocène sans nous en rendre compte et sans nous poser de questions. J’illustre ma thèse par un exemple précis qui a trait au changement climatique au XIXe siècle. Au début du XIXe siècle, un grand débat est mené en Europe et aux Etats-Unis sur le changement climatique anthropique lié à la déforestation. En se référant aux théories de Stephen Hales sur les échanges gazeux entre la végétation et l’atmosphère, les naturalistes blâment la déforestation pour les dérèglements climatiques. L’arbre joue un rôle central dans le cycle de l’eau : en coupant les arbres, nous risquons de rompre le cycle providentiel de l’eau qui relie la végétation à l’atmosphère.

Ce changement climatique du XIXe siècle n’est pas de même nature que celui que nous connaissons actuellement. Son point central est le cycle de l’eau, alors que le changement climatique posant aujourd’hui problème est lié au cycle du carbone. Des similitudes sont toutefois intéressantes :

Il s’agit d’un phénomène global, la Terre étant envisagée comme un grand système traversé de flux de matières. Le cycle de l’eau altéré par l’humanité est un cycle global reliant les tropiques et les latitudes tempérées.

Le débat est savant. Il est central au sein des académies européennes et étasuniennes. En 1817, Joseph Banks, président de la Royal Society, s’interroge sur les refroidissements constatés dans différents pays européens après l’explosion d’un volcan en Indonésie. Il suppose que la déforestation a accumulé l’humidité dans l’atmosphère, l’eau se condensant aux pôles et accroissant la calotte glaciaire, produisant ainsi les mauvaises saisons en Europe. Joseph Banks demanda à la flotte des baleiniers britannique de renseigner l’évolution de la calotte glaciaire.

De ce débat émergent les méthodes fondamentales de la climatologie historique.
Le changement induit un phénomène irréversible.

Les savants des années 1820 mettent en exergue le déclin des civilisations orientales, en prenant pour exemple les ruines de civilisations brillantes, désormais situées au milieu de déserts (Palmyre, Babylone…), pour avertir les gouvernements européens de la nécessité de lutter contre la déforestation.

La question est prise en charge par des institutions politiques. En 1821, le ministre de l’Intérieur français lance une grande enquête sur le changement climatique, qui mobilise l’ensemble des départements. Ces documents démontrent le caractère sérieux et répandu des inquiétudes en la matière. En 1836, le Parlement français fonde une commission d’enquête sur le changement climatique.

Ainsi, au lieu d’affirmer l’ignorance et l’inconscience, il faut penser l’entrée dans l’anthropocène comme étant un moment de savoirs et d’attentions aiguës à l’impact de l’humain sur l’environnement et le climat.

3) Une autre histoire était possible

Troisièmement, l’anthropocène n’était pas inéluctable. Nous pouvons mettre en avant une histoire des techniques moins linéaire, qui laisse une place aux alternatives et aux bifurcations techniques. Ces chemins prometteurs n’ont pas été pris pour des raisons spécifiques. Je prends l’exemple de l’énergie, caractéristique centrale dans l’histoire de l’anthropocène. La focalisation des historiens sur l’énergie, sur la Révolution industrielle et sur les énergies fossiles a obscurci des transformations concomitantes tout aussi importantes. Par exemple, l’explosion démographique anglo-saxonne au XIXe siècle est fondée sur une révolution non industrielle, à savoir sur l’énergie du vent, de l’eau, des bêtes et du bois.

Qualifier ces énergies de traditionnelles serait réducteur, car des progrès déterminants sont réalisés dans ce domaine. Ainsi, grâce à la sélection, le bétail se perfectionne rapidement et les chevaux de trait aux Etats-Unis des années 1890 étaient 50 % plus puissants que ceux des années 1860. S’agissant de l’hydraulique, les historiens étasuniens ont montré qu’en 1870 cette énergie fournit 75 % de l’industrie industrielle. Le chiffre est similaire en France. Ont été mises en place des turbines horizontales pour appliquer les derniers raffinements de la dynamique des fluides. En ce qui concerne la navigation, l’énergie éolienne est largement dominante à la fin du XIXe siècle. En 1868, 92 % du tonnage de la marine marchande britannique est mû par la voile. La globalisation de la fin du XIXe siècle s’est faite par l’énergie du vent. De même, à la fin du XIXe siècle, 6 millions d’éoliennes activent autant de puits dans le Midwest américain et couvrent l’une des régions agricoles les plus productives au monde.

Durant la Seconde Guerre mondiale et au début des années 1950, un effort considérable est mené pour développer l’énergie solaire aux Etats-Unis. Au MIT, Maria Telkes développe une maison solaire dans la banlieue de Boston grâce à des financements du gouvernement américain. Dans les années 1950, près de 80 % des habitations en Floride et en Californie sont équipées de chauffe-eau solaires.
Après avoir démontré le caractère non inéluctable de la domination absolue des énergies fossiles dans le mix énergétique actuel, il est intéressant de déterminer pourquoi ces énergies ont triomphé.

4) Intérêts particuliers et efforts de domination

Quatrièmement, l’histoire de l’anthropocène devient donc une histoire d’intérêts assez particuliers et d’efforts de domination. Par exemple, l’historien Adam Rome a démontré que le rejet de l’énergie solaire aux Etats-Unis est lié aux efforts des promoteurs immobiliers pour construire en masse des maisons standard, celles-ci étant mal isolées et nécessitant la climatisation en été. Pour lisser le pic de demande électrique, ils encourageront le chauffage électrique en hiver. Nous arrivons donc à cette aberration thermodynamique : le chauffage électrique dans un pays riche en bois, gaz et pétrole.

L’acteur crucial de ce phénomène de développement des maisons préfabriquées est William Levitt, qui applique les méthodes du taylorisme au bâtiment. Le standard de la maison tout électrique s’impose, car les compagnies comprennent que les Américains doivent acheter leur maison tout équipée d’ustensiles électriques.
Quand nous étudions l’histoire des énergies, nous nous interrogeons nécessairement sur la pétrolisation des sociétés occidentales. Comment expliquer l’explosion du pétrole après la Seconde Guerre mondiale, alors que le prix du pétrole est considérablement plus élevé en Europe et aux Etats-Unis ? Dans Carbon Democracy, Timothy Mitchell indique que la réponse repose dans l’histoire sociale. A la fin du XIXe siècle, les mineurs des sociétés européennes et américaines possèdent un pouvoir exorbitant : le pouvoir d’interrompre à tout instant le flux énergétique dans l’économie. Le charbon est une matière mobilisant une main-d’œuvre nombreuse. Ces vastes concentrations ouvrières favorisent l’organisation de syndicats puissants. A la fin du XIXe siècle, les principales avancées sociales (droit de vote universel masculin, assurances sociales, etc.) sont fondamentalement liées à ce pouvoir des syndicats de mineurs sur l’économie.

En prenant en considération l’affinité entre charbon et démocratisation des sociétés, nous comprenons le rôle politique fondamental du pétrole, en particulier pour les Etats-Unis. La pétrolisation correspond à une visée politique, dont le but essentiel est de contourner les mouvements ouvriers. Le pétrole est plus intensif en capital qu’en travail. Son extraction se pratiquant en surface, elle est plus facile à contrôler. Elle requiert une plus grande variété de métiers et des effectifs très fluctuants, ce qui rend plus difficile l’organisation de syndicats puissants. Le plan Marshall a été analysé comme un outil politique servant à assurer la pétrolisation de l’Europe occidentale et à arrimer l’Europe au bloc dominé par les Etats-Unis. Les fonds du European recovery program ont servi massivement à la construction de raffinerie et à l’achat de générateurs au fioul. Dans la décennie d’après-guerre, plus de la moitié du pétrole fourni à l’Europe a été directement subventionné par le plan Marshall.

Enfin, l’approvisionnement du pétrole est global, alors que le charbon était une ressource essentiellement nationale. Les capitalistes sont donc beaucoup moins vulnérables aux revendications des travailleurs nationaux, puisqu’ils peuvent se fournir sur un marché devenu mondial.

5) Culture de la guerre, culture de la mort

Cinquièmement, l’anthropocène aurait pu être nommé « tanathocène ». Je souhaite souligner le rôle fondamental de la guerre et de la préparation à la guerre dans la destruction environnementale. Des faits évidents appuient cette thèse. Les champs de bataille génèrent des destructions environnementales épouvantables : terrains truffés de métaux lourds, arbres mitraillés, etc. La guerre du Vietnam portait d’ailleurs l’objectif militaire de détruire l’environnement de l’ennemi. Ilest estimé que 70 millions de litres d’herbicide ont été déversés entre 1961 et 1971, que 40 % des terres arables ont été contaminées et que le Vietnam a perdu 23 % de sa superficie forestière.

En apprenant à tuer les humains de manière efficace, les militaires nous ont appris à tuer le vivant en général. Le symbole en est le biplan de la Première Guerre mondiale utilisant des pesticides, directement issus de technologies militaires (gaz de combat). Les historiens ont bien étudié les transferts entre guerre et agriculture. Dès 1916, le chimiste allemand Fritz Haber envisage d’appliquer les gaz de combat développés par l’armée allemande pour l’extermination des nuisibles en agriculture. Après la Seconde Guerre mondiale, avec la découverte du DDT par le chimiste suisse Hermann Muller en 1939, se crée la course entre résistance des insectes et innovations agricoles et militaires. Par exemple, en travaillant à partir d’un pesticide, les savants britanniques développent le gaz de combat VX, et donc la lignée des gaz de combat innervants.

Par ailleurs, la pêche a été entièrement révolutionnée par les technologies militaires de la Seconde Guerre mondiale. Le nylon, développé pour produire des parachutes, des gilets pare-balles ou des pneus spéciaux, permet de produire des filets longs de plusieurs kilomètres. Les appareils de détection (sonars) sont mis au service de la pêche industrielle et plus récemment le GPS. En conséquence, les captures mondiales ont crû de 6 % entre 1950 et 1980, avant de décroître à partir des années 1990. Il est estimé qu’il n’existe plus que 10 % des communautés de poissons de grande taille du niveau d’avant-guerre.

La guerre a participé à l’élaboration d’une culture de l’annihilation, de l’ennemi ramené au rang d’insecte et de l’insecte devenant l’ennemi à combattre. Dans une caricature de la Seconde Guerre mondiale, l’ennemi japonais est représenté comme un pou à exterminer.

Le dernier exemple de transfert entre guerre et agriculture est celui des engrais artificiels, constituant une pièce centrale de l’anthropocène : l’agriculture devient une activité reposant sur une énergie fossile. Le but de la synthèse de l’azote était initialement de produire des explosifs pour l’armée allemande pendant la Première Guerre mondiale.

De manière générale, les puissances économiquement dominées développent des technologies autarciques très nuisibles à l’environnement, comme la liquéfaction du charbon. Les puissances économiques dominantes manifestent une expansion de la base matérielle de leur économie durant les guerres. L’exemple de la Grande-Bretagne pendant les guerres napoléoniennes est à ce titre très illustratif. Soumis au blocus naval, le Royaume-Uni transforme son approvisionnement en bois, denrée stratégique, en important du bois d’Amérique du Nord. Ainsi, les importations d’Amérique du Nord vers la Grande-Bretagne passent de 6 % avant la guerre à 75 % en 1804. Pour la première fois, une matière pondéreuse et peu coûteuse traverse l’Atlantique. Auparavant, seuls les produits à forte valeur ajoutée transitaient par l’océan. Le bois décuplera le tonnage de la marine marchande britannique. Ce phénomène intrinsèquement lié à la guerre est relié à la colonisation de l’Amérique du Nord. A ce moment devient possible une émigration massive de la population anglaise.

Le dernier exemple concerne les autoroutes allemandes. Ces infrastructures étaient présentées comme un programme de relance économique promis par Hitler. Elles sont également un outil militaire visant à résoudre le dilemme stratégique allemand, à savoir la vulnérabilité sur les fronts est et ouest. Les autoroutes permettent de déplacer rapidement des troupes en cas d’attaque simultanée. Eisenhower avait été très impressionné par les autoroutes allemandes. Arrivé au pouvoir aux Etats-Unis, il défend un programme de génie civil colossal : la construction de 70 000 km d’autoroutes en 15 ans pour un coût de 50 milliards de dollars (soit quatre fois le plan Marshall). Cet investissement est justifié au nom de la sécurité nationale. Il s’agit de pouvoir évacuer les villes en cas d’attaque nucléaire.

Enfin, il existe certainement un lien étroit entre la guerre et l’exubérance énergétique de nos sociétés. L’efficacité revêt un sens très différent lorsque l’enjeu est de tuer plutôt que d’être tué. Ainsi, les militaires font systématiquement le choix de la puissance plutôt que celui du rendement. Ce processus est visible au travers de l’exubérance énergétique du fait militaire. L’armée du général Patton, pendant la Seconde Guerre mondiale, consommait 3,7 litres par homme et par jour. Nous sommes à 27 litres (9 gallons) pendant la guerre du Vietnam, 10 gallons pendant l’opération Desert Storm et 15 gallons pendant la seconde guerre du Golfe. Les machines de guerre actuelles – par exemple un F16 de l’armée américaine – consomment 7 000 litres de kérosène par heure, soit davantage qu’une voiture en plusieurs années.

La rupture décisive a été produite par la Seconde Guerre mondiale. En matière énergétique, un soldat de la Seconde Guerre mondiale consommait 228 fois plus d’énergie qu’un soldat de la Première Guerre mondiale. La logistique du pétrole est entièrement transformée. Les pipelines et les capacités de raffinage explosent pour satisfaire les besoins militaires. Par exemple, la production de carburant d’aviation devient standard et massive : les Etats-Unis investissent 1 milliard de dollars pour produire des kérosènes à haut indice d’octane. Toutes ces capacités productives devront être utilisées en temps de paix. Ainsi, les Etats-Unis encouragent le développement de l’aviation civile pour rentabiliser leur nouvelle capacité productive de carburant d’aviation et d’aluminium. Nous trouvons ainsi des usages absurdes de l’aluminium. Au Royaume-Uni, on construit des maisons préfabriquées en aluminium et en amiante.

Même en temps de paix, les complexes militaro-industriels détruisent. Par exemple, en Allemagne de l’Ouest, dans les années 1980, 15 % du trafic aérien était lié aux exercices militaires de l’OTAN. 10 à 15 % des émissions étasuniennes sont liées au fait militaire pendant la Guerre froide, et sans doute plus encore pour l’URSS.

Une histoire permettra de défaire les choix malheureux.
En conclusion, disposer d’une histoire politique de l’anthropocène nous semble crucial dans le contexte climatique actuel. Le recours au pétrole non conventionnel et au gaz de schiste montre qu’on ne saurait absolument pas laisser les réserves naturelles dicter le tempo de la transition énergétique. Nous ne pouvons pas nous en remettre simplement à l’entropie et à la finitude des réserves. Pour des raisons climatiques et plus généralement environnementales, il faut absolument produire une contrainte politique bien avant que le signal prix ne nous force à changer de modèle. Entamer une vraie transition énergétique implique de défaire une série de choix politiques et techniques, qui ont été actés tout au long du XXe siècle. Cela requiert de se libérer d’institutions répressives (système militaro-industriel, consumérisme disciplinaire, etc.) et peut constituer une expérience très émancipatrice.

Rebonds

Pierre-Frédéric TENIERE-BUCHOT : Je serai plus succinct, car je n’ai pas écrit un ouvrage important comme celui présenté par Jean-Baptiste. Je suis simple lecteur et je souhaite vous faire part de mes impressions, et vous recommander la lecture de ce livre. Je veux dire mon admiration pour cet ouvrage, à une exception près : la quatrième de couverture ne représente absolument pas les propos énoncés par Jean-Baptiste. Elle reflète une espèce de pensée unique journalistique, certainement écrite par le consultant en communication de l’éditeur. Je ne le félicite pas. Il faut faire très attention aux couvertures, car elles sont un déclencheur de l’achat. Personnellement, je ne l’aurai pas acheté en lisant la quatrième de couverture. Merci à celui qui me l’a donné, car l’ouvrage est excellent. Ce livre rassemble une érudition scientifique, et non un plaidoyer politique et mondain. Plus de 400 références sont citées en fin de livre ; elles sont un très bon point des relations entre science et société, entre science et politique.

La base scientifique sur l’anthropocène est relativement légère. J’ai trouvé quelques articles, rédigés par trois scientifiques différents. Cette base ne retire aucune qualité à l’ouvrage de Jean-Baptiste, qui aura un avenir à son tour. En revanche, je ne suis pas certain que le terme « anthropocène » sera encore utilisé dans quelques années. Le mot « tanathocène » est tout aussi bon, mais il ne sera pas repris pour des raisons de communication évidentes.

J’ai relevé deux manques – qui en fait reviennent à un manque –, en dehors de cette critique sur la quatrième de couverture. Ce livre ne comporte pas de référence importante sur la finance, sauf dans la dernière thèse et dans la conclusion un peu rapide. Pensez-vous écrire un second tome sur le rôle de la finance ? Vous parlez d’intérêts et de domination, à savoir d’actions politiques, mais vous n’évoquez pas les banquiers. Or, à mes yeux, il n’existe pas de développement sans banquier et il n’existe pas de banquier sans corruption. En ajoutant des analyses sur le rôle de la monnaie, le rôle de la dette et le rôle des puissances non gouvernementales, vous pourriez compléter votre étude particulièrement nourrie et pertinente. Vous avez mis en exergue des références fabuleuses. J’insiste sur l’aspect référentiel et scientifique.

L’eau est une monnaie

De par mon expérience, l’eau est une monnaie. Elle n’est pas un élément du milieu naturel. Je crois plutôt à la destruction de l’environnement. Je n’ai jamais compris qu’on puisse exclure cet aspect dans les travaux sur l’eau. Le dollar ou l’euro ont une conversion en mètre cube, et inversement. Il serait important de traiter cet aspect : l’eau est un matériau éminemment anthropocène, historiquement antérieur au changement climatique dont il est question ici.

Je fais partie du directoire du Mouvement universel de la responsabilité scientifique (MURS), dont le président est Jean Jouzel. Je suis donc informé des graphiques présentés durant la présentation de Jean-Baptiste Fressoz. Des réflexions sur l’eau sont possibles, de la même façon et selon la même démarche.
En 1844, à Londres, pour répondre à une épidémie de choléra, les techniciens de l’eau ont fait pression, sous la forme d’un lobby, sur les scientifiques de la Royal Society et sur le gouvernement. Le gouvernement n’avait pas décidé de mener des actions. A l’image des exemples donnés par Jean-Baptiste Fressoz, ce sont les ingénieurs sanitaires qui ont indiqué au gouvernement la marche à suivre, et non l’inverse.

Le développement est la destruction du milieu naturel

Actuellement, ce mouvement se poursuit. Tous les événements liés à l’eau dans le monde, notamment dans le monde développé et – dans une moindre mesure – dans le monde en développement, proviennent du lobby des technocrates de l’eau, qui sont regroupés au sein d’une grande association (International Water Association). Depuis les années 1850, ces acteurs font la politique de l’eau dans le monde. Le sujet est crucial, car il est étroitement lié à l’énergie et à l’alimentation selon le triangle du nexus. Lorsque des actions favorables à l’eau sont menées, des problèmes apparaissent sur l’énergie et l’alimentation, et réciproquement. L’eau ne peut pas être ignorée
.
Dans ce triangle, des relations existent :

  • entre l’eau et l’alimentation, nous retrouvons la chimie ;
  • entre l’eau et l’énergie, nous trouvons les banquiers ;
  • entre l’alimentation et l’énergie, nous avons la destruction du milieu naturel.

Ainsi, le développement est la destruction du milieu naturel. Je n’ai pas connaissance d’un développement s’opérant sans destruction du milieu naturel. Je ne sais pas si cela est inéluctable, mais il faut le prendre en considération, plutôt qu’un vœu final (qui irait avec la quatrième de couverture). Toutefois, après avoir lu L’Evénement anthropocène, on n’y croit pas ! L’ouvrage est en fait quelque peu désespéré.

Jean-Baptiste FRESSOZ  : Je serai bref, car je suis entièrement d’accord avec Pierre-Frédéric Ténière-Buchot. Je le remercie tout d’abord d’avoir apprécié le livre. Nous nous sommes focalisés sur le CO2 et l’énergie, qui sont liés à l’histoire du concept d’anthropocène. La force du concept est de généraliser la démonstration qui a été réalisée avec le climat, pour avoir une puissance d’autorité culturelle comme le GIEC, sur tout un autre ensemble de problèmes environnementaux.

De plus, nous nous sommes concentrés sur le CO2, car le concept d’anthropocène est un concept géologique. Il est crucial de comprendre comment, en quelques décennies, nous transformons le système Terre à l’échelle de milliers d’années. Or le CO2 a la particularité de rester dans l’atmosphère : après 1 000 ans, les deux tiers du CO2 émis sont encore présents dans l’atmosphère. Ainsi, la molécule joue un rôle géologique important.

Vous avez entièrement raison sur le rôle crucial de la banque et de la finance. Il existe d’ailleurs une historiographie sur ces sujets, dans le cadre d’une histoire de la financiarisation de la nature. Par exemple, les premiers contrats à terme, à savoir des contrats visant à acheter à une date future une certaine quantité de matière, émergent dans les années 1860 à Chicago autour du marché du blé. Il existe alors d’énormes silos à grains contenant des milliers de mètres cubes de blé. Les agriculteurs déposant leur récolte dans ces silos ne sont pas payés, mais ils reçoivent un papier les autorisant à prendre une quantité X du silo en question. Ces papiers deviennent une monnaie parallèle, qui se transforme en marché à terme.

Nous avons montré l’importance des marchés à terme, non pas pour le concept d’anthropocène (ce qu’il faudrait certainement faire), mais pour un phénomène historique majeur de la fin du XIXe siècle : les plus grandes famines connues dans l’histoire de l’humanité. Ces famines ont été la cause de près de 50 millions de morts, notamment en Chine et en Inde. Dans les années 1870 et 1890, l’Inde a connu des famines dont aucune chronique indienne ne donne des exemples dans l’immense passé du pays. Ces famines sont étroitement liées à l’impérialisme. Au moment où des millions d’Indiens meurent, l’Inde exporte encore du blé et du riz en Europe et aux Etats-Unis, car les marchandises avaient déjà été achetées sous contrat à terme.
Il faut effectivement voir des liens étroits entre des catastrophes et la financiarisation. Les historiens ont réfléchi sur ces sujets.

Michel ALBERGANTI  : Avant de céder la parole pour les questions du public, je souhaite revenir sur le terme « anthropocène ». Nous n’avons pas abordé l’aspect anthropocentrique dans vos exposés. C’est le sujet, et ce que le terme veut exprimer. Toutefois, en matière d’ère géologique, nous pouvons nous interroger : est-il judicieux de nommer ainsi le phénomène que vous décrivez ? En effet, nous sommes nous-mêmes les observateurs et les utilisateurs. Ne sommes-nous pas juges et parties dans ce domaine ?

Le terme ne donne-t-il pas la sensation que nous avons atteint l’objectif de Descartes, à savoir être maîtres et possesseurs de la nature ? Nous sommes désormais les instruments qui la modifient.

Jean-Baptiste FRESSOZ : Ce n’est pas la première fois que les géologues se montrent aussi anthropocentriques. L’utilisation du terme ne me choque pas, car elle est appuyée sur des démonstrations solides. Si nous devions parier, je pense que le terme devrait être accepté par la commission stratigraphique internationale, peut-être pas en 2017, mais plus tard. Nous pouvons anticiper que les géologues du futur verront dans les couches géologiques un événement majeur à partir de 1750.
La confirmation de Descartes est le grand danger du concept d’anthropocène. Il existe un courant de défenseurs de l’anthropocène, qui porte la géo-ingénierie. L’anthropocène devient la justification philosophique et théorique du projet de géo-ingénierie, ce projet un peu fou qui devient très important en particulier dans les pays anglo-saxons. Le plan A ayant raté, à savoir la limitation des émissions de CO2, il faut s’en remettre à l’innovation et à l’initiative privée. Le plan B consiste donc à intégrer des particules chimiques dans la haute atmosphère pour réfléchir les radiations solaires. D’autres auteurs emploient le terme anthropocène pour glorifier l’Homme. Nous avons été une force géologique aveugle et mal organisée. Maintenant que nous avons compris notre force, nous allons produire un bon anthropocène, c’est-à-dire une planète entièrement sous contrôle.

Cette pensée est extrêmement inquiétante. Un objectif de l’ouvrage est de contrer ces réflexions.

  • Les derniers travaux sur le climat montrent qu’une technologie envisagée par la géo-ingénierie est à l’œuvre naturellement par les volcans, dans la projection de particules dans l’atmosphère créant un filtre pour empêcher une partie des rayonnements solaires d’arriver sur Terre. Ce phénomène, avec d’autres, expliquerait le plateau actuel de température observé depuis 15 ans dans le réchauffement. J’espère que cela ne renforcera pas les idées de certains. Nous ne pouvons pas imaginer de maîtriser les conséquences de ces technologies.

Par ailleurs, je m’interroge sur la durée de cette période. Nous évoquons une ère géologique et, en même temps, vos exemples portent sur une période extrêmement courte. Evidemment, elle se prolonge par la durée de vie du carbone dans l’atmosphère. Toutefois, en prenant en compte des milliers d’années, nous ne sommes toujours pas dans les échelles de temps des ères géologiques précédentes.

Jean-Baptiste FRESSOZ : Je ne suis pas expert en la matière. Je suis historien. Je ne peux pas vous répondre de manière spécifique. Néanmoins, pour les questions climatiques en particulier, nous sommes sortis des équilibres qui perduraient sur des échelles de temps géologiques. Le système Terre a une telle inertie qu’il faudra sans doute des temps très considérables pour revenir à ces équilibres.

  • Vous n’avez pas précisé que l’anthropocène est un concept essentiellement à l’échelle globale. Il ne faut pas le confondre avec l’anthropisation qui s’observe à l’échelle locale. L’anthropocène affecte le système Terre. Je travaille sur les rivières à l’échelle globale. Il y a 35 ans, j’étais le premier à indiquer que les rivières étaient le témoin de changements de cycle concernant des éléments majeurs (soufre, sodium, puis azote et phosphore). Ainsi, les données que vous utilisez pour le phosphore sont les miennes. Elles proviennent de mon étude de 1982 : j’ai été le premier à dire que le phosphore a changé globalement. A cette époque, le flux était multiplié par trois à l’échelle globale. A l’échelle locale de l’Europe de l’Ouest, il était largement multiplié par dix et, dans la Seine, il était multiplié par 50.

Dans l’exposé, il manque une vraie histoire de la conception de l’anthropocène. De plus, il manque la relation entre l’augmentation du CO2 et le changement climatique, qui n’a pu se faire qu’une fois. Nous avons mesuré de manière régulière et constante, à Mauna Loa (aux Iles Hawaï), la courbe du CO2 tous les mois depuis les années 1955. Dès lors, nous avons établi une relation entre climat et CO2. Nous ne pouvions pas affirmer avant que nous allions changer le climat en brûlant des fiouls fossiles. Toutefois, un chercheur français, dans les années 1850, Ebelmen a dit et écrit que nous augmentons le CO2 dans l’atmosphère en brûlant du charbon, ce qui finira par changer le climat. Des changements nombreux à l’échelle globale étaient anticipés par Ebelmen, ingénieur des mines.

J’invite Monsieur Fressoz à se rendre dans les groupes de travail internationaux. Il existe des dizaines ou des centaines de personnes travaillant sur l’anthropocène, et non pas trois personnes comme l’a affirmé Monsieur Ténière-Buchot. L’IGPP publie 3 000 pages sur l’anthropocène, avec des dizaines de milliers de références !

Jean-Baptiste FRESSOZ  : Je suis très intéressé par la référence de cet ingénieur qui évoque en 1850 un changement climatique lié au CO2. J’en avais trouvé un autre, Eugène Huzar, auteur de La fin du monde par la science. Il a de nombreuses idées sur des catastrophes farfelues causées par l’humanité. Par exemple, il estime qu’en creusant des canaux interocéaniques, nous risquons de produire d’immenses inondations, car nous ne sommes pas sûrs que le niveau des mers demeure identique. Par ailleurs, il indique également qu’à force de brûler du charbon et de déforester en parallèle, nous changerons le climat.

Ces exemples confirment un argument du livre. Il existait une série d’alertes, savantes ou moins savantes. Il est troublant et difficile d’accepter que les sociétés industrielles ont détruit leur environnement en toute connaissance de cause. Il n’y a pas eu de moment d’inconscience progressiste pendant la Révolution industrielle, dont on ne sortirait que maintenant. Cette thèse était un argument du premier ouvrage que j’ai écrit L’Apocalypse joyeuse.

S’agissant du lien entre CO2 et changement climatique, un parti pris du livre était d’accueillir à bras ouverts tous les travaux de l’IGPP que vous mentionnez. Nous les avons acceptés comme des faits acquis. Dans la communauté des historiens des sciences, qui développe des méthodes plutôt constructivistes, la prise en compte de ces éléments avait un intérêt tactique : nous ne souhaitions pas refaire l’histoire du changement climatique et du diagnostic du changement climatique. Il existe déjà de nombreux ouvrages sur ce sujet. Par exemple, dans A vast machine, Paul Edwards évoque le changement climatique, à partir de mille autres facteurs que la mesure du CO2 à Hawaï. Des dizaines de disciplines scientifiques concourent à ce diagnostic. Par exemple, la modélisation numérique joue un rôle central, lié à la Guerre froide et au projet de guerre météorologique.

C’est une histoire complexe, qui montre comment le fait « changement climatique » se construit peu à peu. Ce fait étant très bien construit, l’histoire est intéressante dans le cadre des controverses du climato-scepticisme. Lorsque nous disposons de cette histoire, nous comprenons pourquoi cette science est très bonne.

Un parti pris du livre était de ne pas refaire ce travail. Nous avons accepté les travaux des savants. En revanche, nous souhaitions proposer une histoire des éléments nous ayant conduits à cette situation. Les manques que vous soulevez sont calculés.
Cependant, j’admets qu’il nous manque une histoire plus précise de l’émergence du concept d’anthropocène. Il sera intéressant de discuter avec vous, qui avez connu Crutzen de manière personnelle. La conférence de Cuernavaca est bien mentionnée dans le livre, puisque Crutzen en parle. Il serait plus intéressant de voir d’où Crutzen vient et pourquoi il trouvait cette notion aussi intéressante.

  • Je souhaite revenir sur la pétrolisation de nos sociétés, qui s’explique en partie par le fait que le pétrole est devenu un enjeu politique par rapport au charbon, dans une société de plus en plus démocratique. En novembre dernier, à titre personnel, j’ai assisté au congrès mondial des espaces marins protégés. Une conclusion de ce congrès était que nous avons beaucoup de mal à mobiliser la société, mais surtout les politiques, sur ces sujets. En parallèle, les journalistes nous disent que l’eau est l’or de demain, car elle est marchandée et apparaît sur les marchés financiers. En conséquence, de vos deux points de vue, dans quelle mesure l’eau est-elle un enjeu politique ? Comment voyez-vous l’instrumentalisation de l’eau dans cette ère anthropocène qui risque de devenir tanathocène ?

Pierre-Frédéric TENIERE-BUCHOT : Le traitement de l’eau, tel que Jean-Baptiste pourrait s’en occuper dans un ouvrage que nous espérons, n’a rien à voir avec ce qui est dit de l’or bleu et des délires journalistiques, par ailleurs bien utiles pour cacher la réalité financière. En fait, nous ne nous occupons pas d’eau si nous ne nous occupons pas en même temps des collectivités territoriales, et particulièrement des municipalités.

Dans le monde entier, une mauvaise gestion se base sur des promesses faites à des électeurs ou à des groupes de pression. D’une manière constante, et au moins depuis 1750, la municipalité est déficitaire. Un banquier, y compris un banquier d’Etat, ne prête pas à un individu qui ne sait pas gérer son argent. Quel que soit le parti au pouvoir, les élus ne savent pas gérer l’argent. Cette situation est consubstantielle à leur existence.

A travers un tarif et un profit, l’eau permet de prêter de l’argent. La compagnie d’eau est la compagnie des collectivités humaines. Ainsi, cela permet de rendre rentable et financièrement acceptable quelque chose qui ne le serait pas sur un plan purement factuel (quantité d’eau et quantité de pollution).

Jean-Baptiste Fressoz a succinctement évoqué le marché du blé et la création des marchés à terme. Il existe le même mécanisme dans le domaine de l’eau au travers des communes adossées à une grande compagnie, y compris si l’eau a été municipalisée et est devenue soi-disant publique. Ce n’est pas vrai. Les travaux sont effectués par les grands groupes.

Cette question mériterait d’être étudiée sans idéologie. Il ne s’agit pas d’écrire des théories sur des situations alternatives. Dans le corpus du réchauffement climatique, nous ne disposons pas de développement de la recherche. Aucun banquier n’a transformé en pratique plus ou moins corruptive ce qui se dit sur le réchauffement et l’augmentation du CO2. Sans corruption, pas de développement, ce qui signifie que nous sommes limités. Ainsi, le mot « anthropocène » est aujourd’hui limité. Je prends pour exemple les pluies acides, dont personne ne s’occupe. Des régulations et des explications ex post ont été apportées, mais il serait pertinent d’y regarder de plus près. Nous avons plus de pollution acide aujourd’hui qu’au moment où on en parlait.

  • Concernant la durée de vie de l’anthropocène, savons-nous si la prochaine ère glaciaire ne compensera pas l’effet climatique et, finalement, ne changera pas les données du problème ? Les causes des marques de l’humanité sur la Terre et de l’extinction globale, je pense que nous pouvons prendre en compte le nucléaire. Il ne faut pas l’oublier dans les actions de l’Homme, cette action risquant d’être présente sur des millions d’années, et donc sur une échelle géologique.

Jean-Baptiste FRESSOZ : Je ne répondrai pas à la question mentionnant l’ère glaciaire, car je ne souhaite pas entrer dans un débat sur le climato-scepticisme, sachant que je ne suis pas climatologue.

Le nucléaire joue indéniablement un rôle important, que nous exposons dans le livre. Le nucléaire est un exemple évident du lien entre militaires et destruction environnementale. De plus, après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux projets d’utilisation civile du nucléaire ont vu le jour, outre l’énergie nucléaire. Des projets portaient sur la bombe atomique en elle-même.

Le programme Plowshare aux Etats-Unis consistait à utiliser la bombe atomique comme explosif. Par exemple, pour construire instantanément un port en Alaska, on proposait de faire détonner une ogive. Le projet le plus épouvantable pour un écologiste était sans doute celui d’utiliser la bombe atomique pour récupérer les schistes bitumineux. Dans le Colorado, la bombe atomique a été utilisée pour récupérer du gaz. Malheureusement, le gaz est tellement chargé en radionucléides qu’il n’a pas pu être commercialisé. Une trentaine d’explosions à usage civil de la bombe atomique a été réalisée aux Etats-Unis. Un autre projet visait à doubler le canal de Panama en faisant exploser des bombes atomiques plutôt que de creuser.

En URSS, 128 explosions nucléaires à usage civil ont été réalisées.

Nous ne sommes pas entrés dans l’anthropocène sans savoir et sans nous poser de questions. Toutefois, à certains moments, nous nous posions moins de questions. Dans les années 1950, nous sommes dans une période de forte désinhibition.

  • Je souhaite formuler une remarque sur les marchés à terme. Vous avez signalé un marché à Chicago. Une centaine d’années auparavant, les premiers marchés à terme se sont ouverts au Japon. Ils concernaient le riz. Ils avaient pour but, comme tous les marchés à terme, d’arrêter la paupérisation des agriculteurs. En effet, un agriculteur pauvre est un agriculteur ne pouvant pas produire pour les autres. Il ne faut pas oublier que les marchés à terme, à l’origine, n’avaient pas pour but de spéculer, mais au contraire, d’assurer un revenu pour les agriculteurs. Je rappelle ce point car j’ai beaucoup travaillé sur ce sujet en particulier.

Je souhaite revenir sur votre conclusion, dans laquelle vous évoquez la transition énergétique et écologique. La transition que vous avez effleurée en conclusion de votre exposé n’engendre-t-elle pas, elle aussi, des atteintes irrémédiables à la Terre, ne serait-ce que par l’utilisation des matériaux qu’elle va nécessiter ? Je pense à l’éolien, au solaire ou à toute autre énergie. Vous êtes obligés de remplacer une dépendance par une autre. En fin de compte, toute transition ne sera-t-elle pas plutôt une transition vers ce qui coûte le moins cher pour le consommateur ? Que le consommateur accorde un prix au carbone ou non, qu’il accorde un prix à la pollution ou non, j’ai l’impression que la transition se fera sur les prix.

Concernant votre analyse sur les banquiers, j’ai l’impression que vous commettez une erreur fondamentale en les associant à la corruption et à la spéculation. Un mot n’est jamais oublié par les banquiers : le coût. L’avantage coût est l’élément crucial pour obtenir un financement.
Je souhaite que vous approfondissiez la transition que vous évoquez, en mettant en exergue les dépendances qu’elle ouvre.

Jean-Baptiste FRESSOZ : Je vous remercie pour la référence sur les marchés à terme au Japon. Un autre exemple serait celui des tulipes en Hollande au siècle d’Or.

  • Au Japon, le marché était organisé, comme à Chicago, ce qui n’était pas le cas en Hollande.

Jean-Baptiste FRESSOZ : Sur la transition, je crains que vous n’ayez raison. Les logiques de coût sont déterminantes. L’exemple le plus frappant actuellement en France est l’explosion de l’énergie électrique produite par le charbon. En effet, les Etats-Unis utilisant désormais le gaz de schiste, le charbon est peu coûteux : il est donc avantageux de brûler du charbon pour produire de l’électricité. En Allemagne, des centrales au gaz très économiques et très écologiques sont actuellement à l’arrêt en raison de ce différentiel de coût.

Si nous laissons les logiques de coût dominer, il n’y aura pas de transition. Je pense que nous devons sortir de cette domination de la logique de coût.
Je suis relativement sceptique et critique quant au terme de transition. Il est galvaudé. L’origine même du terme est instructive. Le vocable « energy transition » apparaît en 1975 aux Etats-Unis, dans un contexte de crise énergétique. Jimmy Carter a réalisé une série de discours à la nation extraordinairement catastrophistes et pessimistes, appelant ses concitoyens à renoncer à la voiture et à utiliser les transports en commun. La transition énoncée servira donc à calmer les anxiétés et à faire croire à l’existence d’une solution rationnelle pour gérer la transition.

De plus, il n’y a jamais eu de transition énergétique au niveau global. Des transitions énergétiques ont été menées au niveau local. Par exemple, le recours au charbon a considérablement diminué en France après la Seconde Guerre mondiale, mais nous n’avons jamais autant brûlé autant de charbon au niveau global qu’actuellement. En ce qui concerne le bois, il est même probable que nous n’en n’ayons jamais autant utilisé que maintenant.

Les historiens des techniques, notamment David Edgerton dans Quoi de neuf ?, montrent que nous avons une vision complètement trompeuse de l’histoire des techniques, à savoir la vision par phase (le charbon succède au bois, le pétrole succède au charbon, etc.) Or l’histoire des techniques est fondamentalement une histoire cumulative. Ainsi, faire une vraie transition énergétique est complètement nouveau. Il faut faire du « jamais vu ». Historiquement, la transition doit être une véritable rupture par apport à l’histoire des trois derniers siècles.

Dans le livre, nous avons ajouté un passage un peu provocateur : si un historien souhaite donner un modèle d’une vraie transition énergétique, des exemples complètement différents doivent être recherchés. Par exemple, la chute de l’Allemagne nazie a engendré une division par quatre des émissions de CO2. La chute de l’URSS a permis de diviser par deux les émissions de CO2. Une société ayant réalisé une transition énergétique est altérée très profondément dans les domaines économiques et sociaux.

L’exemple le moins désastreux est celui de Cuba après la chute de l’Union soviétique. Cuba avait accès à un pétrole très bon marché grâce à l’URSS. En 1992, le pétrole devient très coûteux et les Cubains ne peuvent pas acheter de pétrole sur le marché international. Ils seront contraints de transformer très profondément leur économie. Par exemple, les horaires de travail dans les usines et les bureaux seront réduits, pour éviter d’éclairer les espaces à la tombée de la nuit. Le système universitaire est décentralisé, parce que les étudiants ne peuvent pas se rendre à La Havane. De manière intéressante, l’agriculture a été profondément transformée avec un développement de l’agriculture biologique, car les pesticides et engrais sont très consommateurs d’énergie. Ces évolutions se sont vues dans le corps des Cubains : en 10 ans, les Cubains ont perdu en moyenne 5 kg. De plus, les maladies cardiovasculaires et les diabètes se sont inscrits en recul de 30 %.

  • J’ai du mal à cautionner un élément du livre. Dans la première partie, vous faites une forte opposition entre les sciences dures et les concepteurs de l’anthropocène, qui racontent un récit faux (ce récit est jugé faux, car il dépolitise l’histoire longue de l’anthropocène), aux sciences humaines et aux historiens qui feront un récit juste.

Jean-Baptiste FRESSOZ  : C’est un procédé rhétorique classique.

  • Vous avez été plus prudent ce soir en indiquant le risque d’une vision simplifiée, ce qui est très problématique. Je ne comprends pas cette opposition entre sciences dures et sciences humaines. Ce ne sont pas les mêmes objets. Je pense que vous ne seriez pas tombé dans ce travers si vous aviez précisé l’histoire du concept d’anthropocène, avec ces attendus et l’orientation donnée ultérieurement par les scientifiques. A mes yeux, ce concept permet de décrire des états de la planète, de chercher éventuellement des indicateurs qui racontent cet état et de mettre en regard des pressions expliquant les changements de ces états. Ce n’est pas le travail de l’historien. L’historien recherche les causes de ces pressions. Ce travail est différent et indispensable. Il n’existait pas précédemment.

La notion de changement climatique est utilisée au XIXe siècle, pour prendre en compte un refroidissement de la planète. L’histoire environnementale a bénéficié de concepts de ce genre. Quand nous nous emparons de ces sujets, nous en racontons l’histoire. Ce travail est complémentaire, et non pas opposé. Je ne comprends pas la volonté d’opposer aussi violemment.

Jean-Baptiste FRESSOZ  : Oui, les travaux sont complémentaires. Je n’ai aucun doute sur ce point. Je pense que nous devons mener des travaux communs, entre historiens, spécialistes du climat et spécialistes du CO2, pour arriver à écrire une histoire précise de cette courbe de CO2. Ce projet intellectuel est très intéressant.
En ce qui concerne l’histoire « fausse », j’estime que les articles des Philosophical Transactions sont faux, car ils placent le début de l’anthropocène en 1784, soit au moment du dépôt du brevet de la machine à vapeur.

L’enjeu est double. Nous devons analyser l’anthropocène dans les sciences humaines. Le concept peut donner lieu à des collaborations poussées entre sciences dures et sciences humaines. Il peut aussi avoir un effet dépolitisant, ce que nous constatons déjà. Le meilleur exemple est l’évolution de Dipesh Chakrabarty, historien, dans son article Le climat de l’histoire, qui a eu un retentissement important dans les sciences humaines.

Dipesh Chakrabarty est un historien marxiste qui, prenant conscience du changement climatique, affirme que toutes les catégories classiques des « vieilles » sciences sociales (classe sociale, race, nation) doivent être écartées, car l’anthropocène oblige à repenser l’espèce humaine comme un tout.
Dipesh Chakrabarty se trompe. Le changement climatique devrait réactiver la pertinence des « vieilles » sciences sociales, puisque la question est avant tout liée au capitalisme, à l’impérialisme et à la guerre. C’est ce que j’ai essayé de démontrer dans mon exposé.

L’enjeu principal est celui-ci. Il n’est pas du tout compris dans une opposition avec les anthropocénologues, sauf si ceux-ci deviennent géo-ingénieurs. Dans quelle mesure la géo-ingénierie n’est-elle pas portée par le concept d’anthropocène ? Nous devons nous en méfier, pour déterminer ce qui est fructueux dans ce concept et en rejeter certains aspects.

En ce sens, nous sommes critiques et polémiques avec les articles lançant le concept d’anthropocène dans l’espace public. En revanche, nous ne critiquons pas tous les travaux réalisés en utilisant le mot anthropocène comme étiquette pour aborder le rôle de l’humain dans le système écologique.

  • Ghislain de Marsily a écrit un ouvrage, L’eau, un trésor en partage. Par ailleurs, il conseille fortement de lire un livre dénonçant le fait qu’il y aurait toujours des progrès. Des ruptures interviennent éventuellement dans le progrès, aussi bien en sciences, en mathématique et dans la société. Il existe des exemples sociétaux criants d’effondrement. Pensez-vous pertinente la référence à Effondrement de Jared Diamond ?

Jean-Baptiste FRESSOZ  : L’ouvrage de Jared Diamond est intéressant. Il a réalisé une compilation de nombreux travaux. Cependant, les spécialistes de ces domaines ne se retrouvent pas nécessairement dans la présentation faite par Jared Diamond. Le cas de l’Ile de Pâques est l’exemple le plus emblématique. Les Pascuans auraient bêtement déforesté pour construire des statues plus élevées que celles de leurs voisins. Des archéologues spécialistes ont écrit Revisiting Collapse pour expliquer que l’histoire concerne plutôt un choc écologique : virus ayant décimé la population, bêtes ayant mangé les graines et jeunes pousses, etc.

Nous devons prendre au sérieux la question de l’effondrement de nos sociétés fondées sur le pétrole. Nous n’échapperons pas à cette question. Elle devrait tous nous occuper et nous préoccuper.

  • Dans les cours du Collège de France consacrés à l’eau, il est précisé que l’essentiel du capital eau est en train de s’effondrer, en raison de présence des antibiotiques. L’homme et ses animaux représentent 95 % de la masse vivante animale, ce qui est énorme. Cette situation pose la question sur la qualité de l’eau, en particulier de l’eau agricole.

Pierre-Frédéric TENIERE-BUCHOT : J’ai le plus grand respect pour Ghislain de Marsily et les enseignants du Collège de France. A partir d’un point de vue, on peut avoir des opinions très tranchées, voire opposées. Cela dépend de ce qu’on représente. Il est normal que les inquiétudes proviennent des personnes qui étudient, mais qui n’ont pas les mains dans l’eau. Réciproquement, ceux qui ont les mains dans l’eau ont des raisonnements parfaitement symétriques et opposés. Ce couple antagoniste mériterait d’être étudié.

Le coût est une rationalisation a posteriori. Le coût ne fait pas sens quand nous réalisons des comparaisons suffisamment globales. La même société privée en région parisienne et en région berlinoise distribue la même qualité de l’eau et utilise les mêmes moyens d’assainissement. A Paris, l’eau coûte 3,30 € le mètre cube et à Berlin plus de 10 €. Il s’agit du prix de marché. Le coût n’est pas lié.

mardi 7 janvier 2014, par HUCHERY Mélissa