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Synthèse

Le modèle de l’économie circulaire : le retour à un temps cyclique

Ce document synthétise les réflexions qui se sont tenues à l’IHEST, lors de la session sur le thème « Le modèle de l’économie circulaire : le retour à un temps cyclique » qui a eu lieu le 15 janvier 2015 dans le cadre du cycle national de formation « Temps des sciences, Trajectoires des sociétés ».

Il se base sur les interventions de : Jocelyn Blériot, directeur général de la communication et des politiques, Fondation Ellen MacArthur ; Patrice Christmann, directeur adjoint de la stratégie, Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) ; François Grosse, président directeur général et co-fondateur, ForCity ; Jean-Philippe Hermine, directeur stratégie Plan environnement, groupe Renault ; François-Michel Lambert, député des Bouches-du-Rhône, vice-président de la Commission développement durable de l’Assemblée Nationale, président de l’Institut de l’économie circulaire ; Olivier Le Gall, directeur général délégué aux affaires scientifiques, Institut national de recherche agronomique (INRA).

A l’heure où les exigences d’un développement durable appellent les sociétés à prendre conscience que l’humanité devra vivre avec des ressources en voie de raréfaction, cette session a mis l’accent sur :

  • Le caractère non soutenable de l’envolée des consommations des matières premières non énergétiques, caractérisées par une géopolitique sensible en raison de leur caractère stratégique ;
  • L’ampleur du défi sociétal posé par la perspective d’une croissance quasi-circulaire, qui implique des transformations substantielles du modèle industriel et des modes de vie ;
  • Le rôle déterminant du politique et d’une approche multi-acteurs pour favoriser la mise en place de l’économie circulaire ;
  • Des initiatives concrètes à travers les exemples du constructeur automobile Renault et de l’agro-écologie, qui illustrent qu’au-delà de l’innovation technologique, un modèle circulaire repose sur des pratiques innovantes révolutionnant le business model des acteurs économiques.

La question du temps, fil rouge du cycle annuel 2014-2015, s’est déclinée sous différents aspects, le temps des mutations profondes de la société, le temps de la décision politique et des institutions, le temps de la recherche et de la production industrielle.

Matières premières non renouvelables : l’envolée des consommations

Aujourd’hui en un an, l’humanité consomme de fer qu’elle n’en a extrait depuis la découverte de ce minerai jusqu’en 1900 ! La consommation s’est envolée au XXème siècle et depuis, la consommation d’acier suit une courbe exponentielle de 3,5% par an. Ces chiffres, cités par François Grosse, sont corroborés par les données de Patrice Christmann, concernant 12 matières minérales non énergétiques, des métaux rares. De 1900 à 2010, la production de ces substances a cru d’un facteur 30 alors que la population mondiale augmentait d’un facteur 5 et, selon le géologue, il faudrait (en incluant la production de fer) produire plus de ressources minérales entre 2010 et 2050 qu’il n’en a été produit entre l’origine de l’humanité et 2010.

Le message est clair. Nous nous trouvons dans une spirale de forte consommation de matières premières et, selon les termes de François Grosse « nous assistons à un véritable choc de croissance à l’échelle de l’espèce humaine auquel nous ne sommes pas préparés ». Tout le système économique actuel repose sur la recherche de la croissance. Si, pendant des millénaires, la croissance économique est restée quasi nulle (toujours inférieure à 0,1% selon les travaux d’Angus Maddison, OCDE), un basculement s’est opéré au XXème siècle et aujourd’hui, nous ne savons pas faire tourner le moteur économique avec un taux de croissance inférieur à 1 ou 2%. La courbe de la consommation matérielle finira-t-elle pas se stabiliser ? « L’abondance, conçue comme une équation harmonieuse, recule indéfiniment » écrivait Jean Baudrillard en 1970, dans La société de consommation. Car nous ne consommons pas l’objet en soi, dans sa valeur d’usage, mais plutôt la façon dont il nous distingue. Cela rend compte du caractère illimité de la consommation...

Cette envolée des consommations matérielles n’est cependant pas soutenable dans un contexte de raréfaction des ressources et de forte augmentation de la population mondiale. Notre modèle économique, basé sur le triptyque extraction - production - mise au rebus, atteint un point de rupture, souligne Jocelyn Blériot. La pression sur les stocks de ressources naturelles, due notamment à l’accroissement de la demande des marchés émergents avec une arrivée massive de consommateurs (on estime à 3 milliards le nombre de consommateurs supplémentaires de niveau classe moyenne à l’horizon 2030), les impacts négatifs générés sur l’environnement, singulièrement sur le climat, conduisent à s’interroger sur la pertinence de ce modèle. Nous ne pouvons pas nous dérober à la finitude de la planète et de ses ressources, affirme François-Michel Lambert.

Les promesses de l’économie circulaire

Dans ce contexte global marqué par les incertitudes et les risques, quelles sont les promesses de l’économie circulaire ?

Jocelyn Blériot en définit ainsi l’objectif : il s’agit de « sortir d’un modèle générant de la valeur uniquement par la consommation de matières premières pour passer à un usage raisonné fondé sur une optimisation des flux ». Concernant les matières premières, on parle d’économie circulaire, précise François Grosse, lorsque l’on prend la majeure partie des déchets (post utilisation) pour les retransformer et en faire des matières premières secondaires (par opposition aux matières premières primaires qui viennent du sol). En utilisant les déchets pour les réintroduire en matières premières dans nos consommations du tour d’après, l’idée est de réduire l’impact sur les stocks de matières premières et sur l’environnement. Il faut, selon François-Michel Lambert, « sortir du gaspillage », problème fondamental dans les pays développés, et « entrer dans une ère de la performance autour de la ressource, autrement dit de la productivité et de la préservation des ressources ».

Face à cet enjeu, quel est l’impact réel du recyclage des matières premières ? Comme il n’est pas possible, dans une économie en croissance, de satisfaire toutes les consommations actuelles avec les déchets d’hier, rappelle François Grosse, il sera toujours nécessaire de piocher dans les gisements.

L’expert s’est penché sur des scénarios de croissance de production de minerais, en raisonnant sur la base de gisements connus et exploitables (données de l’US Geological Survey). Pour le minerai de fer par exemple, selon l’un ou l’autre des trois scénarios envisagés - un scénario à 3,5% par an (historique car basé sur les taux de croissance au XXème siècle), un scénario à 2% par an et un scénario business as usual (reproduction artificielle de la décennie passée) – la conclusion est très différente en termes de durée de vie des gisements, un demi-siècle ou un siècle. Les impacts au niveau de l’ensemble de la chaîne de production et de l’utilisation de cette matière première vont donc se concentrer sur 50 ou cent ans, rendant cruciale la question des impacts accumulés.

In fine, la question posée est celle du retardement de l’épuisement des gisements grâce au recyclage dans une société en croissance exponentielle. Si on prend l’exemple de l’acier au XXème siècle, avec un taux de 3,5% de croissance de sa production, même en recyclant les ¾ de la matière on ne décale que de douze ans la ponction dans les gisements en comparaison à une absence de recyclage ! Pour d’autres matières premières, on ne gagne que vingt ou trente ans dans le meilleur des cas. C’est dire la vacuité de l’effort de recyclage s’il n’est pas conjugué à d’autres conditions, souligne François Grosse. On ne fait que ralentir un peu la ponction sur les ressources et l’épuisement des gisements…

Pour augmenter le décalage et retarder de plus d’un siècle le rythme d’épuisement des ressources grâce au recyclage, trois conditions sont requises, explique François Grosse. Il faudrait que le taux de croissance de consommation de matières soit inférieur à 1%. Conclusion, la gestion durable des matières premières, avec une diminution des impacts environnementaux, suppose une faible croissance. Et simultanément, pour limiter l’accumulation supplémentaire de matières premières, la génération de déchets doit représenter au moins 80% de la consommation de matières premières. Autrement dit, il faut produire des déchets pour les recycler. Enfin, il est nécessaire de recycler quasiment tout ce que nous rejetons, soit 60 à 80% des matières contenues dans les déchets.

Parvenir à cette « croissance quasi-circulaire », selon les termes de François Grosse, est une gageure car elle implique des transformations substantielles du modèle industriel et des modes de vie. Il ne s’agit pas seulement de recycler des déchets mais d’agir massivement au niveau de l’ensemble de la chaîne de production et de la consommation pour transformer les business models dans les services et l’industrie. Ce changement d’approche représente un énorme défi sociétal car il repose sur une croissance relativement faible. Comment susciter de l’innovation technologique, de l’investissement et de la création d’emploi dans une société avec moins de 1% de croissance ? Comment maintenir la paix sociale ? Comment transformer l’appétit de consommation ?

Ces questions restent entières car la décroissance n’est pas la solution, affirme François Grosse. Elle a beau être une idée rassurante, il se trouve qu’à l’échelle de 7 milliards d’habitants, nous ne savons pas faire, souligne-t-il en se référant au livre Prosperity without growth de Tim Jackson . « Nous allons devoir produire plus de matières minérales pour satisfaire les besoins de l’humanité, constate Patrice Christmann, à cet égard, il me semble que le discours sur la décroissance est avant tout un propos de riche. Comment dire en effet à un Burkinabé qu’il va falloir entrer en décroissance alors même qu’il manque encore de tout !  ».

La responsabilité du politique

L’ampleur du défi posé par une gestion durable des matières premières ne saurait décourager l’action, bien au contraire ! De nombreuses initiatives sont prises sur le thème de l’économie circulaire, notamment dans les entreprises. Mais pour agir en profondeur sur le long terme, la balle est prioritairement dans le camp du politique et de la réglementation. Les pouvoirs publics ont un rôle déterminant pour fixer des lignes directrices et peser sur les modes de production et de consommation. Définir des réglementations et des normes sur l’intégration de matières premières recyclées dans les produits neufs changerait profondément l’ensemble du cycle de production et de consommation, assure François Grosse. Car les initiatives des acteurs privés sont créées par une demande et une incitation. S’intéresser aux matériaux qui entrent dans la composition des produits, au caractère réparable ou recyclable de ces derniers constituerait un énorme bond en avant pour la circularité et la gestion des flux de matériaux, appuie Jocelyn Blériot, qui regrette que la directive européenne sur l’éco-design, par exemple, ne prenne pas en compte ces sujets. Les marges de progrès à réaliser sont considérables dans l’écoconception des produits, biens ou services, qui consiste à prendre en compte, afin de les réduire, leurs effets négatifs sur l’environnement au long de leur cycle de vie, en s’efforçant de préserver leurs qualités ou leurs performances . Le Fairphone est le symbole de ce qu’il faudrait faire dans le futur, observe Patrice Christmann, mais nous en sommes loin !

Ce type de réglementation favoriserait également les efforts de recherche sur les matières premières. Cela étant, les conditions de marché peuvent limiter l’essor du recyclage et la recherche. C’est le cas pour les métaux rares, comme l’explique Patrice Christmann : « le taux de recyclage des métaux rares dans les produits en fin de vie n’atteint même pas les 1%. Personne n’a encore trouvé comment recycler de manière économiquement possible les matières contenues en infime quantité dans les micro-condensateurs d’un téléphone. Par exemple, pour recycler le lithium des batteries, il faudrait multiplier son cours par cinq ».

Les efforts du législateur restent modestes de l’avis des experts. La nouvelle commission européenne, présidée par Jean-Claude Juncker, a remis en cause le « Paquet Economie circulaire » proposé par la précédente et qui énonce un certain nombre de recommandations publiées en juillet 2014 (cf. l’article sur la question du temps dans la session). Cependant, de l’avis de Jocelyn Blériot, tout le travail de pédagogie mené autour de la démonstration du potentiel de l’économie circulaire n’a pas été vain. Il a permis de rallier le soutien de nombreux industriels qui ont rappelé au président Juncker que ce serait une erreur de s’affranchir de cet axe de développement pour l’Europe. Jocelyn Blériot espère que l’on aboutira à un paquet de recommandations claires à adresser au législateur d’ici à fin 2015. Il est important, note-t-il, que les entreprises sachent dans quelle direction s’oriente la législation de manière à engager des investissements, à préparer les nouveaux business models, voire à influer sur la formation des futurs dirigeants.

Plusieurs pays européens sont cependant actifs sur le sujet de l’économie circulaire, tels l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse. La Chine s’est dotée d’une loi sur l’économie circulaire depuis 2008, rappelle François-Michel Lambert. Ce pays a mis en place une stratégie auprès de 200 villes pour aller vers plus d’autonomie et d’économie territoriale en matière de ressources. En France, la loi Transition énergétique pour la croissance verte consacre un chapitre à l’économie circulaire avec des objectifs précis (réduire les déchets ménagers de 7% ; valoriser 70% des déchets du BTP en 2020) ; elle avance aussi l’idée d’établir un indicateur permettant de mesurer le découplage entre la croissance et la consommation de matières premières. Après ce texte, il y aura une loi « transition ressource » augure François-Michel Lambert, et un de ses volets importants concernera la fiscalité. Des collectivités locales s’engagent ; c’est le cas de Paris qui a l’ambition d’être une référence mondiale sur l’économie circulaire d’ici à 2020. Le Conseil de Paris vient de voter un plan de promotion sur le sujet et un Livre blanc est attendu pour mi-septembre 2015.

Une multiplicité d’acteurs – grandes entreprises, PME, artisans, collectivités locales, associations, citoyens,… - doivent se saisir des enjeux de l’économie circulaire, insiste le député, car celle-ci s’appuie sur un enchaînement de leurs actions, autrement dit sur un travail collectif. L’appropriation est essentielle pour que les mentalités changent. Il faut encourager l’investissement citoyen et accorder de la valeur en termes de sens, en particulier au geste de collecte. François-Michel Lambert cite, par exemple, la campagne test que l’Institut de l’économie circulaire va lancer avec La Poste sur les déchets électroniques. La Poste s’engage à récupérer ces déchets collectés par les usagers ; elle les enverra à un organisme qui récupérera les composants pour les revendre ou les retransformer en métaux (or, titane, cuivre,…).

Le député mise beaucoup sur les atouts de la révolution numérique pour servir les enjeux de la gestion durable des ressources, enraciner l’engagement citoyen et favoriser de nouvelles formes de démocratie locale. Selon lui, il faut se mobiliser en faveur de l’open source car le libre accès à l’information permet à tous de se sentir en capacité d’agir sur le territoire, là où s’inscrit concrètement la question de la gestion des ressources. Si Danone met par exemple en open source toutes les matières utilisées par l’entreprise, il est possible d’envisager leur collecte pour leur donner une deuxième vie. C’est ainsi que des Fab Labs ont récupéré des bouchons en plastique pour les fondre et en faire des fils pour leurs imprimantes 3D.

Au-delà de l’innovation technologique, l’économie circulaire requiert donc beaucoup d’innovation sociale. Il faut aussi des changements organisationnels, fiscaux, et définir une comptabilité adaptée. Jean-Philippe Hermine explique par exemple que le constructeur automobile Renault, actif dans le domaine de l’économie circulaire, a dû définir des systèmes permettant de mettre en œuvre une comptabilité consolidée des bénéfices et des coûts (ingénierie, conception, production, fin de vie, matériaux, …) permettant de mesurer la pertinence de cette nouvelle approche. Et surtout, un effort au niveau de l’éducation au sens large sera nécessaire, souligne François-Michel Lambert. Comment faire évoluer les mentalités pour sortir de la société du gaspillage et aller vers une économie de la fonctionnalité qui privilégie l’usage à la possession et tend à vendre des services liés aux produits plutôt que les produits eux-mêmes ? Comment accepter de collecter, transmettre, réparer ? Comment faire comprendre que la surconsommation n’est plus un signe extérieur de richesse ?

Les initiatives des entreprises : l’exemple de Renault

Les initiatives prises par les entreprises sont éclairantes. Nombre d’entre elles s’interrogent désormais sur la pertinence de leur modèle industriel dans un contexte où les chaînes d’approvisionnement en matières premières sont de moins en moins sûres et leurs prix instables. Le secteur automobile, gros utilisateur de matières premières (il consomme, par exemple, 60% de la production mondiale de plomb, 15% de la production mondiale d’acier, 6% de la production mondiale de cuivre) est ainsi très sensible à la volatilité de leurs prix . La possibilité de gains substantiels, grâce à la mise en place du recyclage, est réelle. La Fondation Ellen MacArthur a fait réaliser des études au cabinet de conseil McKinsey. Une première étude en 2012 sur les biens complexes à durée de vie moyenne (ordinateurs, appareils électroménagers, véhicules utilitaires légers, …) estime possible une économie nette de matériaux d’environ 400 milliards d’euros à l’échelle européenne. Pour atteindre ce résultat, observe Jocelyn Blériot, il faut opérer plusieurs changements : au niveau de la collecte ; au niveau de la conception du produit qui doit être suffisamment démontable et réparable ; au niveau de la relation avec l’utilisateur. L’idée n’est plus de vendre le produit mais son usage et de s’assurer qu’une fois sa première vie achevée, il revienne dans la boule productive pour être remis à neuf ou pour récupérer ses composants et les réutiliser. On entre ainsi dans une économie de la fonctionnalité qui responsabilise l’utilisateur mais aussi le fabricant, resté propriétaire de l’objet.

Le cas de l’automobile, à travers l’exemple de Renault, est riche d’enseignements. Comme le souligne d’emblée Jean-Philippe Hermine, l’introduction des principes de l’économie circulaire révolutionne le business model de l’entreprise. Le constructeur automobile cherche en effet des réponses pour faire face à trois enjeux : les défis environnementaux ; les coûts des matières premières ; l’évolution des aspirations des consommateurs.

Les défis environnementaux – le changement climatique, l’épuisement des ressources de matières premières, la santé – amènent l’industriel à revoir la conception des produits, de la production à l’utilisation. L’industrie automobile génère entre 14 et 16% des émissions de CO2 dans le monde et ce taux croît au moment même où il faut absolument réduire les émissions de gaz à effet de serre comme le montrent les données du GIEC. Consommatrice de matières premières, elle est aussi partie prenante de l’enjeu de santé des populations dans le monde entier. Dans les pays émergents, les classes moyennes rejoignent les niveaux de vie et de mobilité des pays occidentaux et aspirent à la même espérance de vie. Or les véhicules exportés émettent encore des particules, remarque Jean-Philippe Hermine, les nouvelles technologies n’étant pas généralisées en raison notamment des difficultés liées à la qualité des carburants.

D’ores et déjà, l’industrie automobile a apporté des réponses. Engagée dans la réduction des émissions de CO2, elle a divisé par deux la consommation de carburant des véhicules (à modèle équivalent) et se situe sur une tendance de 3 à 4% par an de réduction pour parvenir à une baisse de 70% des consommations d’ici à 2050. Parallèlement Renault a beaucoup augmenté l’utilisation de matériaux recyclés dans son processus de production (de 4 à 34 kg pour un véhicule de type Mégane). L’entreprise consacre 70% de sa R&D à la gestion des enjeux et des impacts environnementaux.

Le coût des matières premières et son instabilité « intolérable pour un constructeur », sont un réel défi. Les matériaux représentent une part non négligeable du prix de revient d’un véhicule, précise Jean-Philippe Hermine, l’augmentation des cours des matières premières entre 2006 et 2010 a clairement impacté le résultat de l’entreprise. Actuellement, 30% de la matière utilisée dans un véhicule Renault neuf est de la matière recyclée ; l’enjeu est d’augmenter ce taux et de se désindexer des prix des matières premières. Cette résilience par rapport aux fluctuations des cours n’est pas simple à mettre en œuvre. Dans le cas de la matière plastique, le constructeur est très sensible à l’évolution du prix du pétrole. En dessous de 80 euros le baril, la rentabilité du recyclage du plastique se complique…

Les aspirations des consommateurs évoluent. Dans les pays où les marchés sont plus matures, de plus en plus de personnes ne cherchent plus à devenir propriétaires de leur véhicule et font le choix d’autres usages, plus collaboratifs ou fonctionnels, privilégiant l’utilitaire au statutaire. Les pouvoirs publics contribuent à transformer les usages par la réglementation (développement de la fiscalité bonus/malus dans de nombreux pays) et par des initiatives locales (restrictions de circulation, facilitations de parking pour certains types de véhicules, …). Des services de mobilité innovants se développent. Renault est par exemple partenaire du groupe Bolloré pour mettre en place de nouveaux véhicules de car sharing à travers toute l’Europe. Dans ce cas, les flottes de véhicules sont utilisées de manière intensive et toute la conception du produit doit être repensée, les fonctions, l’usage, l’usure…

Ces enjeux environnementaux, économiques et sociétaux militent pour l’introduction des principes de l’économie circulaire dans l’industrie automobile.
Cette industrie a une grande inertie car son développement est très capitalistique et requiert de lourds investissements. Les cycles de production, de commercialisation, d’usage sont très longs et il faut procéder par évolutions progressives. L’économie circulaire permet au constructeur d’engager une réflexion à long terme (par ex. sur des moyennes de cours des matières premières), de prendre des risques plus importants que pour des produits au temps de vie très court. Cela étant, comme le reconnaît Jean-Philippe Hermine, les projets mis en place chez Renault dans le domaine de l’économie circulaire ne représentent pas le main stream de l’entreprise ; ils concernent des marchés européens matures, en particulier la France, sur lesquels le constructeur est « en train d’apprendre et de prendre des positions ».

L’économie circulaire peut s’implanter facilement dans le secteur automobile car le produit est démontable et constitué de matière à forte valeur. Mais elle est complexe à mettre en œuvre comme l’illustrent les propos de Jean-Philippe Hermine : « Par économie circulaire, il ne faut pas entendre seulement le fait de recycler les matières en fin de vie ou d’utiliser des matières recyclées. L’idée est de savoir comment on contrôle la durée et surtout la fin de vie du véhicule pour être en mesure, non seulement de gérer des matières que l’on va réintroduire dans la chaîne mais aussi d’organiser la régénération du produit avec des pièces anciennes pour les faire durer ».

Cette logique implique la responsabilité du constructeur sur la fin de vie du véhicule. Il s’agit de récupérer des matières et des pièces auprès d’un réseau de démolisseurs ou du réseau commercial de Renault. Les matières, transformées, sont réinjectées dans la chaîne des fournisseurs ou dans ses propres usines. Les pièces sont triées, référencées et proposées au réseau commercial du constructeur pour la réparation des véhicules. Par exemple, l’ensemble des moteurs et des boîtes de vitesse issus du réseau commercial en Europe reviennent en France, dans l’usine de Choisy-le-Roi. La moitié des moteurs sert à en reconstruire de nouveaux et pour l’autre moitié, les matières sont triées et réinjectées dans des fonderies pour produire des nouveaux moteurs. Au total, seuls 9% de l’ensemble des déchets mécaniques en provenance de toute l’Europe ne trouvent pas de deuxième vie dans le système de production. La Fondation Ellen MacArthur note que la production d’un organe remanufacturé permet d’économiser, par rapport à une pièce neuve, 80% d’énergie, 88% d’eau, 92% de produits chimiques et 70% de déchets.

Cet engagement de Renault dans l’économie circulaire ne recouvre pas de l’innovation technologique mais représente une profonde évolution du business model. En termes organisationnels, le constructeur doit s’appuyer sur de nombreux acteurs (des démolisseurs) ancrés dans leur territoire et créer les interactions pour maîtriser un flux suffisant de matières et de pièces. Intervenir sur l’ensemble du cycle de vie d’un produit implique d’abandonner une approche en silo au profit de la transversalité. « Nous devons mener des analyses économiques consolidées sur l’ensemble du cycle de vie et redistribuer la valeur créée au bon endroit pour pérenniser le système » explique Jean-Philippe Hermine. De nouveaux métiers se créent et la formation des salariés est essentielle ; la régénération de moteurs, par exemple, exige une main d’œuvre nombreuse et plus qualifiée que celle intervenant sur la chaîne de production normale.

Beaucoup d’apprentissage et d’investissement seront encore nécessaires avant de généraliser ce type d’approche, remarque le directeur Stratégie et Plan environnement de Renault, mais pour un constructeur, être présent sur l’ensemble du cycle de vie d’un produit est déjà une révolution !

Pour en savoir plus

Le MOOC UVED (ENS Lyon, octobre 2014) sur l’économie circulaire et l’innovation (François Grosse) sur www.canal-u.tv
Fondation Mc Arthur : www.ellenmacarthurfoudation.org
Matières premières non énergétiques : www.mineralinfo.fr
ERA-MIN : www.era-min-eu.org
Institut de l’économie circulaire : www.institut-economie-circulaire.fr
Renault : www.group.renault.com ; la vidéo « Renault et les grands enjeux de l’économie circulaire » sur www.youtube.com
INRA : www.inra.fr

mardi 23 juin 2015, par HUCHERY Mélissa