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Vœux de l’IHEST 2010

L’expertise internationale et la recherche

Intervention de Nicolas TENZER, président de l’Initiative pour le développement de l’expertise française à l’international et en Europe.

Madame la directrice, Monsieur le Président, je vous remercie de m’accueillir dans cet Institut.
A vous toutes et vous tous, je voudrais présenter mes vœux chaleureux pour des parcours plein d’enthousiasme et de découvertes à travers le monde.
Je vous parlerai très brièvement d’une histoire de voyages qui croise les préoccupations scientifiques et technologiques nous réunissant.

Trois enjeux concernant l’expertise

Premier enjeu

Les marchés d’expertise mondiaux représentent environ 500 milliards d’euros pour les 5 prochaines années. Si on dépasse la seule expertise pour aller vers les marchés de travaux et de fournitures, les effets induits de ces marchés sur l’économie se chiffrent à environ 25 000 milliards d’euros. Mais, au delà de ces marchés lancés par les grandes organisations internationales, par les États (notamment les États émergents), par les grandes collectivités (songeons aux 30 villes chinoises de plus d’un million d’habitants, aux villes indiennes, brésiliennes ; songeons également à tous les opérateurs d’expertise à travers le monde, aux agences de développement), un enjeu croise très directement vos préoccupations. En effet, à travers ces marchés et la présence d’un grand nombre de pays à travers le monde sur ces marchés, se situent les enjeux de la fabrication, des bonnes pratiques (parce que toutes les pratiques à travers le monde ne sont pas bonnes), des normes (notamment des normes technologiques) et du droit. En remportant des marchés, un pays finit progressivement par forger le paysage qui déterminera la manière dont les États axeront leur programme de développement mais aussi, les choix technologiques et économiques de la plupart des entreprises et de ces États eux-mêmes.

Deuxième enjeu

Il s’agit de la manière dont un certain nombre d’organisations internationales (banque mondiale, OMS, Programme des Nations Unies pour l’Environnement, Conférence des Nations Unies pour le droit commercial international, etc.) vont déterminer l’ensemble des standards mondiaux des bonnes pratiques qui vont aussi gouverner notre vie quotidienne. On le voit en matière d’environnement parce qu’au delà des manifestations spectaculaires qui sont parfois des échecs comme Copenhague, les industriels, les scientifiques, les spécialistes de technologie travaillent. Cela vaut aussi en matière de santé animale, de santé, d’agriculture, de développement. Ces organisations internationales ne déterminent pas seules les standards. Elles les déterminent avec des comités d’experts, souvent des groupes de scientifiques placés auprès d’elles et qui, influencés très souvent par les lobbies, par des groupes de pression ou par des groupes moins intéressés des différents États, vont fabriquer ces normes futures. Il s’agit d’un enjeu considérable. Quand on voit la manière dont un certain nombre de partenaires sont présents sur ces sujets, on se dit qu’il y a une place pour une mobilisation de l’ensemble de la communauté scientifique en sciences dures comme en sciences de l’homme et de la société. Un exemple : à la fin de l’année 2008, le département pour le développement international britannique a lancé un appel d’offre de recherche d’un milliard de livres pour la période 2009-2013. Un milliard de livres distribué à des équipes de recherche qui ne sont pas uniquement britanniques. Pourquoi un tel appel d’offre ? Tout simplement parce que, dans le monde de demain, le plus innovant sera celui qui aura la capacité d’imposer, ou en tout cas de proposer avec une force de conviction suffisante, les standards de développement internationaux.

Troisième enjeu

Nous entrons dans un monde où le maillage par la pensée, par les échanges entre scientifiques, entre chercheurs, entre politiques, entre leaders d’opinion, prend une importance considérable. Tous ces groupes (Think Tanks, groupes de réflexion, internationaux ou régionaux) finissent eux aussi par produire des documents, de la norme, de la pensée. De proche en proche, ils influencent les dirigeants sans qu’il soit toujours possible de tracer la manière dont cette influence procède. A cet égard, un acteur ne doit pas être passé sous silence : les grands média internationaux. Les médias spécialisés, bien sûr, et aujourd’hui, vous, les scientifiques, avez l’habitude d’écrire en anglais dans la plupart des grandes revues internationales, mais aussi la grande presse. Songez également aux messages véhiculés par ces médias globaux (New York Times, Financial Times, Wall Street journal, etc.) qui influencent et forcent la pensée des dirigeants. Il convient donc d’examiner quelle est la place de notre pays dans ces réunions internationales, dans ces réunions des Think Tanks mais aussi dans les pages de ces médias internationaux.

Impact sur les politiques publiques

Ces trois enjeux croisent quatre grandes politiques publiques.
La politique étrangère et la politique de sécurité
Il s’agit d’une évidence. Il suffit de regarder la manière dont un certain nombre de pays de l’Est, libérés du communisme, ont soutenu la politique de George W. Bush pendant sa guerre en Irak et de la mettre en parallèle avec le nombre d’universités, de Think Tanks américains qui ont financé, aidé, soutenu, les intellectuels de ces pays de l’Est. Parmi les 140 principaux financeurs des Think Tanks de l’Est, vous trouvez 120 fondations, Think Tanks, universités américaines, une dizaine allemandes, 8 britanniques et une française. Sans évoquer l’action des médias pendant la période communiste qui a été très importante avec radio free Europe et Voice America notamment. Cet exemple illustre la manière dont se construit une influence et dont certains pays agissent à travers le monde. Les réseaux intellectuels forgent la politique étrangère.

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Nicolas Tenzer
©IHEST/O. Dargouge

La politique de coopération

La France a des idées en matière de coopération, de droits de l’homme, de bonnes pratiques, en matière agricole, en matière vétérinaire. Nous disposons également d’experts d’une qualité exceptionnelle dans beaucoup de domaines. Savons-nous pour autant les orienter autour d’un projet, ne pas les décourager, les faire venir ? Bien que mon constat soit pessimiste, je crois que nous disposons vraiment de capacités extraordinaires. Vous êtes à ce titre un acteur à mobiliser.

La politique économique

Derrière l’expertise, il y a des marchés considérables. J’ai pu effectivement chiffrer à environ 0,4-0,6 % de points de PIB ce que pourrait représenter une valorisation intégrale de notre expertise française. Vous voyez combien d’emplois cela peut représenter.

La politique intellectuelle

Je serai peut-être un peu sévère sur un point. Nous avons pendant longtemps privilégié la politique culturelle, mais la politique des idées et le maillage des universités, malgré quelques très belles histoires de succès, ne sont pas à la hauteur des ambitions de notre pays.
La position de la France : forces et faiblesses
Notre position est forte sur quelques points : la qualité de nos experts, la qualité de notre science, la qualité des gens que nous avons en France. Ce n’est pas démagogique de le dire, nous n’avons absolument pas à rougir de ce que nous sommes et de ce que nous faisons.

Notre présence dans le monde

Nous sommes présents dans un très grand nombre de pays. Nous avons le deuxième réseau diplomatique au monde mais il n’a aucune stratégie. J’ai interrogé un certain nombre d’amis diplomates ou de responsables ministériels sur notre stratégie en Inde, en Chine, au Kazakhstan, etc. Que voulons-nous faire concrètement sur le plan intellectuel, économique, diplomatique à 10, 8 et 6 ans ? Quels sont les moyens que nous mettons en œuvre ? Comment les mobilisons-nous ? Aucune réponse. Nous avons donc des réseaux mais des réseaux partiellement inutiles.

Nos entreprises

Nous avons des champions nationaux remarquables à travers le monde. Ce sont vraiment des premières entreprises mondiales par leur force financière mais surtout par leur expertise et le talent des personnes. Malgré tout, on ne peut pas se reposer uniquement sur ces grandes entreprises pour faire tourner la machine économique et pour développer des marchés d’expertise mondiaux. Nous avons absolument besoin de nous reposer sur un tissu de petites et moyennes entreprises couplées à tout ce qui peut se faire de plus innovant en matière de technologies. Nous observons des résultats concrets de cette défaillance. Par exemple, les allemands exportent trois fois plus en Inde que nous.

Notre recherche

Nous disposons d’un potentiel de chercheurs remarquables dans beaucoup de domaines. Mais nous devons mettre l’accent sur un certain nombre de secteurs, ce qui suppose d’avoir une planification, une vision à peu près claire des différents secteurs à développer. C’est en raison de l’absence de cette planification que nous sommes très souvent absents des marchés internationaux. Nous ne sommes pas présents dans les lieux de pensée et de réflexion mondiaux. De plus, nous sommes jugés comme des partenaires non fiables vis-à-vis d’un grand nombre d’universités parce que nous nous investissons un an puis nous sommes conduits à nous désengager. L’image de marque de la Maison France en pâtit.

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Nicolas Tenzer
©IHEST/O. Dargouge

Les mesures à mettre en œuvre

Initiative pour le développement de l’expertise française à l’international et en Europe, l’association d’intérêt général que j’ai montée à la suite de mon rapport et de mon livre, vise à mobiliser le secteur public, le secteur privé et le secteur académique sur des marchés extérieurs dans le domaine intellectuel. Il est très important qu’il y ait une tête de pont de l’expertise française, un lieu où s’articule une vision suivie. L’État ne pouvant apparemment pas le faire, il faut que la société, l’ensemble des fonctionnaires, des ingénieurs, des chefs d’entreprises se mobilisent sur ce point.

Nous devons avoir dans les différents pays une feuille de route.

Nous devons faire en sorte que la coupure traditionnelle entre le monde privé, public et le secteur académique soit levée sur les marchés extérieurs. Personnellement, je serai très favorable au fait que cette coupure cesse également sur le plan des carrières individuelles. Il serait très utile que l’on accorde beaucoup plus de reconnaissance au travail de recherche en tant que travail formateur dans le secteur privé et dans la fonction publique. Qu’il y ait même une capacité pour des gens qui travaillent en entreprise ou dans la fonction publique de se ressourcer auprès du monde académique, car je crois que cette fonction de recherche dans l’innovation et dans la conduite personnelle des acteurs de l’entreprise et de la fonction publique est tout à fait fondamentale.

Je crois également, parce que c’est un facteur complètement ancré dans la vie des nations, que l’international doit devenir la priorité pour nous tous. L’horizon naturel de nos carrières, de notre pensée, de la concurrence est mondial. Un certain nombre de nos dirigeants politiques français n’ont pas encore intégré cette dimension parce qu’ils ne voyagent pas assez. C’est à l’aune du monde que l’on mesure la force d’une nation.

Conclusion

Pour terminer, je voudrais exprimer deux convictions :

  • Dans notre monde actuel, et cela vaut en matière politique comme en matière intellectuelle, la puissance va à la puissance, c’est-à-dire que la plupart des États et des habitants des États jugent une Nation en fonction de ce qu’ils anticipent être son devenir. C’est particulièrement dangereux. Si un certain nombre de nos partenaires anticipe que la position de la France dans le domaine de la recherche est une position en déclin, les comportements s’adapteront en conséquence. Il s’agit donc d’un premier défi à relever. Nous devons absolument faire mentir ce sentiment prophétique d’un déclin français auquel personnellement je ne crois pas.
  • La dimension européenne est une dimension privilégiée de notre action. Nous devons prioritairement essayer, dans l’ensemble des domaines qui sont les nôtres (l’expertise, la coopération), non pas de penser européen, mais de nouer des alliances avec le plus grand nombre possible d’États européens et, à l’intérieur de ces États, avec des entreprises, des centres de recherche qui peuvent participer à un destin commun dans le monde. Nous devons parallèlement essayer d’influencer et de faire des propositions à la Commission à travers les documents de travail que nous lui soumettons. Nous devons être, sur le plan intellectuel et sur le plan de la recherche, beaucoup plus proactifs. Un ambassadeur de la Commission européenne me disait un jour très justement que la Commission manquait de pensée par rapport à la banque mondiale. Je crois que nous, États européens, en portons une part de responsabilité.

J’ai tenté de vous tracer un plan d’action mondial très ambitieux qui concerne l’ensemble des domaines d’activités. Je ne vais pas formuler des vœux seulement pour 2010, mais pour 2010 et les années suivantes car ce plan suppose du temps.

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Nicolas Tenzer
©IHEST/O. Dargouge

Questions / réponses

➢ Vous avez parlé de normes et de puissance. Existe-t-il des normes pour évaluer la puissance ? Quand on voit que les notes attribuées par certaines agences de notation suffisent à faire monter ou chuter un pays, je suis un peu sceptique sur l’évaluation de la puissance. L’évaluation de la puissance est-elle objective ou repose-t-elle seulement sur l’idée que l’on se fait d’un pays ?

La question des critères de la puissance fait aujourd’hui entrer en compétition plusieurs critères. Imposer ses propres critères de puissance est en soi un signe de puissance. Cela vaut en matière financière, économique, scientifique. La question des standards est donc tout à fait importante. Deuxièmement, il n’existe pas une seule mesure de la puissance, encore moins une mesure à un instant t, car les choses sont dynamiques. Il y a une pluralité de facteurs importants pour la mesure de la puissance des États ou l’interprétation de leur puissance future : l’évaluation des universités, de la recherche, du taux de croissance, la présence dans les média internationaux, l’origine des normes technologiques, etc.

Un exemple en matière juridique : Il y a quelques années la Low Society of England and Wealth a sorti un document, The Juridiction of choice, qui proposait aux entreprises agissant sur les marchés internationaux de soumettre le règlement de leurs différends à une juridiction britannique basée à Londres. Ce document a séduit beaucoup d’entreprises. Les allemands ont fait la même chose il y a deux ans. Nous avons créé, au sein de notre association, un groupe juridique qui a pour but d’essayer de faire un document qui défend les normes et les principes du droit français. Savoir effectivement où les entreprises vont choisir de régler leurs différends est essentiel car en fonction des lieux, les normes juridiques applicables ne sont pas totalement identiques.

Il faut avant tout essayer d’imposer sa définition de la puissance et choisir ses propres critères. S’ajoutent à cela des éléments totalement objectifs. Il est vrai que le regard de l’autre et l’anticipation de la manière dont une puissance va évoluer dans le temps sont déterminants pour la compréhension de ce qui fait la force d’un État.

➢ Je comprends votre propos si on se place dans une logique de monde de compétition. Dans le contexte des problèmes planétaires actuels, la compétition n’est peut-être pas la seule solution pour favoriser le développement de tous. Or, la France dispose dans ce contexte d’un certains nombres d’atouts : elle a des représentants au plus haut niveau du GIE ; elle porte un projet d’équivalent du GIEC pour le monde de la biodiversité et un projet d’Organisation mondiale de l’environnement. On voit donc bien qu’il y a une action forte de la France pour construire une expertise collective au profit d’une gouvernance mondiale. Quelles sont, à votre avis, les raisons de nos échecs dans ce domaine ?

Répondre à cette question supposerait une discussion très longue sur le cas de l’environnement. Je vais vous donner un exemple. La proposition française de l’ONUE, que vous évoquiez, est très ancienne. Elle est régulièrement mise sur la table par les interlocuteurs du Programme des Nations Unies en matière d’Environnement. En déplacement à Nairobi, j’ai discuté avec le directeur exécutif du PNUE et ses collaborateurs. Un jour, en septembre 2007, moment où l’on discutait du rapport Geo IV, un des collaborateurs m’a amené dans la salle où étaient rassemblés les représentants des gouvernements et les experts pour me montrer que les sièges français étaient vides ! Les directeurs et les experts de cette organisation m’ont confié qu’ils cherchaient des interlocuteurs français mais n’en trouvaient pas. Que nous apprend cette anecdote ? Bien souvent, nous avons de grands principes, de grandes idées mais nous n’avons pas la crédibilité, voire le début des moyens, pour mettre en œuvre nos bonnes résolutions. C’est un problème très sérieux qui touche également d’autres sujets, y compris celui des droits de l’homme. Ainsi sur un programme aidé par le Conseil des Nations Unies sur les droits de l’homme, les espagnols ont mis 5 millions d’euros, les allemands 8 millions, les anglais une dizaine de millions. La France, après cinq réunions interministérielles, a dégagé une enveloppe de 100 000 euros ! Cela pose un véritable problème.

Autre exemple : Le Président Chirac, suivi par l’actuel Président, a décidé de donner 300 millions d’euros de contribution volontaire au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et d’autres maladies. Mais il n’y a qu’une personne et demie dans l’administration française, contre 10 dans l’administration britannique, qui suit les programmes du Fonds mondial. L’intendance dans ce domaine n’est pas une préoccupation.

Bertrand Collomb : En tant qu’entreprise internationale intéressée par le changement climatique, nous avons beaucoup plus travaillé avec le gouvernement anglais qu’avec le quai d’Orsay sur cette question. Au Conseil des affaires étrangères, dont je suis membre, nous avons discuté de ce problème. C’est une des raisons pour lesquelles une réforme est en cours pour créer une direction des affaires globales au sein du ministère des affaires étrangères. Le problème ne tient pas à l’argent que l’on dépense ni au nombre de fonctionnaires. Il vient de ce que nous ne sommes pas capables de redéployer rapidement nos fonctionnaires sur les sujets vraiment importants. Notre action culturelle est fondée sur des priorités vieilles de 50 ans. La répartition du budget de la recherche entre les disciplines est à peu près la même qu’il y a 20 ans, etc. Cette capacité de mobilité pour mettre les ressources au bon moment au bon endroit est probablement ce qui nous manque le plus. Mais je pense que la situation est en train d’évoluer.

jeudi 8 avril 2010, par Olivier Dargouge