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Les enjeux de l’innovation urbaine

Michel Lussault - Ville, connaissance et créativité : enjeu de développement durable

Michel LUSSAULT, géographe, professeur d’études urbaines et d’urbanisme, président de l’Université de Lyon

Pourquoi est-il important d’aborder la problématique de l’innovation urbaine aujourd’hui ? Comment faut-il l’aborder ? Quelles erreurs d’analyse, de mon point de vue de géographe spécialiste de l’urbanisation mondiale, faut-il éviter, sachant que ces erreurs peuvent coûter assez cher en termes de définition des politiques publiques ? Autant de questions que j’aborderai dans mon propos qui sera synthétique et nécessairement schématique.

Vers un monde urbain

Bien qu’assez peu commentée en France du fait de notre tradition rurale (pour ne pas dire ruraliste), nous vivons une période historique extrêmement originale. En 2007 - 2008, l’Organisation des Nations Unies, organisation la plus fiable en matière de statistiques urbaines, a estimé que la moitié de la population mondiale était désormais devenue urbaine. A juste raison, l’ONU a considéré qu’il fallait attirer l’attention des sociétés et des dirigeants sur le passage de ce seuil. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que les hommes sont plus nombreux en ville que dans ce qui n’en est pas. Cela représente déjà une masse de population considérable, au moins 3,2 à 3,5 milliards de personnes. Il s’agit d’un phénomène séculaire renvoyant à un long processus qui s’est considérablement accéléré depuis un demi-siècle. Ce mouvement peut même, dans certaines contrées, être analysé en termes de brutalité.

Nous vivons dans des pays où l’urbanisation, bien qu’elle soit la base continue de notre société, peut nous sembler un processus lent et régulier. Il n’en a pas toujours été ainsi. Je rappelle qu’au XIXe siècle les processus d’urbanisation en Europe ont été extrêmement brutaux et rapides. Et aujourd’hui, dans de nombreux pays, en particulier en Asie et en Afrique, ces mouvements sont encore et pour longtemps rapides voire brutaux. Les pays des Nord et d’Amérique latine sont en revanche caractérisés par une certaine modestie des processus d’urbanisation. Plus important encore que l’état en 2007, il faut noter que ce processus d’urbanisation mondiale ne s’arrêtera pas, qu’il va se poursuivre, voire s’amplifier dans certaines contrées et que les prévisions les plus raisonnables nous promettent entre 2/3 et 3/4 de la population mondiale urbanisée à l’horizon 2040-2050. L’horizon 2040-2050 se situe dans à peine deux générations (jadis, la notion de génération comptait mais aujourd’hui elle prend un sens tout relatif compte-tenu de l’allongement de la durée moyenne de vie) ! C’est un délai suffisamment court pour que l’on considère ce phénomène comme une préoccupation que nous devons aborder aujourd’hui. En 2040-2050, si l’on estime que la population mondiale se stabilisera autour de 8,5 à 9 milliards d’habitants, il y aura aux alentours de 6 milliards d’habitants dans des ensembles urbains. Chiffre colossal, puisque le propre de l’urbanisation, malgré tout ce que l’on peut dire sur les phénomènes d’étalement, est d’être un processus de concentration et d’agrégation des réalités et des individus. Même lorsque l’urbain s’accroît, paradoxalement l’humain s’agrège. La géographie de l’urbanisation est toujours une géographie de l’agrégation relativement aux ensembles non urbanisés. On cite souvent, en contre-exemple, les rizières qui sont très denses mais non urbaines. Mais, dans les pays de rizières, la densité dans les agglomérations est encore plus forte que dans les rizières.

Notre monde sera de plus en plus urbain et l’avenir des sociétés mondiales (y compris l’avenir alimentaire et l’avenir agricole) passe par la question urbaine, ce qu’ont du mal à comprendre bon nombre de donneurs d’ordres. En France, nous avons encore un ministère de l’agriculture, de la pêche, de la ruralité et de l’aménagement du territoire. Et ce n’est pas la création d’un ministère de la Ville, dont on ne cerne pas bien les prérogatives, qui me laissera penser que nous arrêtons les contre-sens. A quand un ministère de l’urbanité et de l’aménagement des espaces ? Nous avons une propension dans certains pays européens, en particulier en France, à avoir une conception nostalgique de la ruralité alors que nous devrions avoir une conception urbaine de la ruralité, c’est-à-dire nous poser la question de savoir ce que deviennent les espaces ruraux dans le cadre des processus d’urbanisation généralisés que nous connaissons. Des géographes comme moi considèrent qu’aujourd’hui en France la notion de campagne paraît totalement urbaine. Il m’est même arrivé d’écrire qu’il n’y a pas d’objet plus urbain en France que l’objet campagnard et de militer pour que les politiques agricoles et les politiques rurales soient désormais conçues comme des politiques urbaines. C’est d’ailleurs, dans une certaine mesure, ce qui est train de se passer autour d’une innovation intéressante parce qu’ambiguë : les circuits courts productifs. Comment relancer des économies de production fondées sur des circuits courts avec des retours à la localisation des systèmes productifs ? Ce mouvement issu des AMAP, donc du monde agricole, commence à s’imposer dans d’autres domaines. Le circuit court du producteur de légumes, que vous allez consommer en faisant appel à une AMAP ou à une association qui vient vous portez votre panier, n’est pas un circuit court campagnard ou rural au sens ancien du terme. C’est un circuit totalement urbanisé. D’ailleurs quand vous enquêtez auprès de ces agriculteurs, la plupart sont dans des espaces péri-urbanisés et indiquent que leur principal problème est celui de la logistique. Or, la logistique est une des grandes activités productrices d’urbanité à l’échelle mondiale. Les plus grands producteurs d’urbain aujourd’hui sont sans doute les logisticiens, loin devant les élus et les intervenants publics. Notre monde sera un monde urbain, il faut en prendre conscience. L’ensemble des problématiques que nous aurons à traiter sera urbanisable et urbanisé d’une manière ou d’une autre.

Un monde spatialisé et de plus en plus différencié

On a longtemps cru que le progrès des mobilités et des télécommunications, dans une vision assez naïve de la technique et de son appropriation par les êtres humains, allait produire une uniformisation géographique du monde. Thomas Friedman, un auteur américain, a même écrit « The world is flat », signifiant par là que la diffusion des technologies mobilitaires et télécommunicationnelles permettait aux individus de s’affranchir de la localisation et des impératifs d’agrégation que les sociétés avaient connus historiquement. En effet, les géographes montrent assez facilement que l’agrégation est le résultat de nécessités des sociétés. Elle permet de régler les problèmes de distance et de créer des externalités positives de manière à assurer la production de bien être suffisante pour que la société puisse se stabiliser voire se développer. Néanmoins, il existe encore tout un courant qui pense que les progrès télécommunicationnels et mobilitaires nous permettent de nous affranchir des contraintes spatiales. On trouve encore des gens capables d’écrire que la télécommunication supprime la distance, ce qui est une absurdité pour un géographe et qui est de surcroît totalement démenti par les analyses. Il y a 40 ans, on disait déjà que le développement des télécommunications allait diminuer l’importance des mobilités physiques. C’est tout simplement le contraire qui se produit. Il y a une croissance logarithmique, ou tout du moins non arithmétique, du progrès des télécommunications et de celui des mobilités physiques. Les mobilités physiques n’ont jamais diminué du fait de l’expansion des mobilités immatérielles. Après la petite phase de décrochage en 2008-2009 sur certaines mobilités physiques (plutôt des marchandises que des personnes), la croissance des mobilités physiques (à toutes les échelles ; ainsi même si, dans les espaces urbains compacts, la part de l’automobile a tendance à diminuer, les mobilités globales continuent d’augmenter) a repris en 2009-2010. Elle est même très forte dans certains secteurs. On ne constate pas de démobilisation des sociétés, même dans les pays des Nord où les préoccupations de développement durable sont suffisamment fortes pour que certains individus puissent penser qu’il est nécessaire de faire des arbitrages en défaveur de la mobilité. Je vous rappelle que se développe aujourd’hui toute une série de mouvements de la lenteur (slow foods, slow sittings, slow planning) qui sont innovants mais plutôt des mouvements de riches. On ne retrouve pas ces mouvements dans les grands amas urbains des pays émergeants ou en fort développement. En Chine, en Inde, en Asie ou en Afrique, cette démobilisation n’existe pas.

Le monde urbain continue donc d’être fondé sur les mobilités, sur les télécommunications et, contrairement à ce que l’on pensait arbitrairement, cela n’a pas du tout entravé le développement du processus de différenciation spatiale à toutes les échelles. Le monde n’est pas plat. Il n’a même jamais été aussi différencié qu’aujourd’hui. Nous entrons dans un monde de différenciation spatiale de plus en plus complexe, subtile et à toutes les échelles. Contrairement à ce que l’on a tendance souvent à affirmer, le processus de mondialisation ne fait pas disparaître les différenciations, il les accentuerait même. La standardisation de certaines formes spatiales (on retrouve aujourd’hui des formes spatiales, en particulier les formes architecturales, de manière relativement ubiquitaire à l’échelle mondiale) ne signifie pas qu’il y ait disparition des différentiations locales, régionales, nationales et internationales. Quand on aborde cette question urbaine par les pratiques des individus, on s’aperçoit, qu’au delà de certaines standardisations formelles, les différenciations des pratiques sociales spatialisées sont encore extrêmement importantes et ont même tendance à s’accroître.

Non seulement le monde n’est pas plat mais en plus il n’est pas aussi uniforme que l’on veut bien le dire quand on a une vision tronquée du processus de mondialisation, c’est-à-dire de la construction du monde comme espace social à l’échelle planétaire. Chez les anthropologues culturalistes de la mondialisation anglophones, on trouve un courant qui montre que la mondialisation est un processus producteur de différences. Ce courant va à rebours de ce que l’on peut dire dans un pays comme la France, où l’on a tendance à considérer la mondialisation comme une menace d’uniformatisation. La mondialisation produit de la différenciation à toutes les échelles et l’urbanisation est le levier de cette production de différenciation. C’est par l’urbanisation que cette différenciation apparaît.

Un monde polarisé

Non seulement le monde est de plus en plus différencié mais, de surcroît, cette différenciation tend à produire une autre évolution, elle aussi relativement contre intuitive. Il faut se référer à un courant de pensée, souvent difficile à aborder, car nous français, il nous choque un peu dans la manière dont il est formulé. Il s’agit d’une série de travaux faite par des spécialistes des sciences sociales qui ont aussi, comme souvent aux États-Unis, une fonction de prescripteurs de pratiques. En France, nous sommes des prescripteurs politiques mais pas de pratiques sociales pour le plus grand nombre car cela serait considéré comme une perversion.

Richard Florida fait beaucoup parler de lui aux États-Unis. Il a écrit The fight of the creative class et a construit le concept de classe créative. Il a également écrit Who’s your city ?, moins commenté en France, mais qui est à mon sens encore plus amusant et intéressant. Il vient de publier The great reset, un livre sur la crise, sorte d’extrapolation de ses trois premiers livres en matière d’analyse de la sortie de crise des États-Unis. Je pense qu’il est utile de vous en parler car cela me paraît un des travaux les plus centraux par rapport à votre préoccupation du moment. Je ne dis pas que Florida a raison mais que son propos est intéressant au moins comme symptôme, comme diagnostic de situation et comme manière d’aborder la question de l’innovation. Le travail de Florida depuis 15 ans, m’a d’abord considérablement horripilé, puis j’ai fait l’effort de lire en détail ses articles, de l’écouter, d’essayer de comprendre ce qu’il dit, et je me suis aperçu que son travail s’avère beaucoup plus subtil qu’il n’y paraît. Florida parle de l’idée que le monde n’est pas plat. « The world is Spiky », il est constitué de piques. Florida, suivant toute une série d’économistes spatiaux, dont certains ont remporté le prix Nobel comme Robert Lucas (université du Michigan), dit que, dans le monde actuel, on peut discerner quarante mégas régions urbaines (Boston-New York, Chicago-Grands lacs, Pittsburgh et son aire urbaine, Vancouver-Seattle, San Francisco vallée, Los Angeles-San Diego, Toronto-Montréal, Bruxelles-Amsterdam-Anvers, Londres, Paris-Lyon-Marseille, Rhin-Ruhr, Milan, les grand agrégats d’Afrique et d’Asie, Mexico, etc.). Ces 40 agrégats urbains, qui rassemblent moins de 20 % de la population mondiale, produisent plus de 50 % de la richesse mondiale (les derniers chiffres produits se situent aux alentours de 60 %). D’après Florida et son équipe, ces 40 mégas régions urbaines rassemblent plus de 80 % de l’innovation mondiale. Pour établir cette estimation, ils ont travaillé sur les adresses des déposants de brevets mais aussi sur des bases bibliométriques et bibliographiques, donc sur les productions scientifiques considérées comme les plus cotées. En s’appuyant sur ces données, Florida affirme que ces 40 plateaux urbains sont aujourd’hui les lieux majeurs de la dynamique mondiale. C’est à partir de ces 40 points (qui sont en même temps émetteurs et attracteurs) que la géographie du monde se constitue. Ce sont les espaces qui attirent les flux et les talents et les espaces de cristallisation des réseaux mobilitaires mondiaux. Ce sont les espaces clés qui concentrent le Brain Drain ou meaning mouvement (le mouvement des significations). Effectivement dans ces espaces, vous retrouvez tous les grands agrégats universitaires. Il n’y a pratiquement aucune exception. Je rappelle qu’il n’y a pas de grandes métropoles sans grandes universités et que pratiquement toutes les grandes universités sont métropolisées. On peut trouver des cas légèrement à la marge comme Penn State’s, l’université d’état de Pennsylvanie qui a son siège à State Collège, une ville de 60 000 habitants. Néanmoins, elle se situe à 150 km de Philadelphie qui est insérée dans la grande mégapole du nord-est américain. Donc même si l’on peut trouver des exemples limites, globalement les grandes zones d’enseignement supérieur et de recherche se trouvent dans ces quarante grands sites.

Ces sites sont également émetteurs de migrations secondaires. Ils renvoient un certain nombre d’information vers l’extérieur et polarisent, en quelque sorte, les espaces mondiaux à toutes les échelles. D’après tous les géographes qui travaillent sur ce sujet, non seulement le monde est différencié, mais il est aussi de plus en plus polarisé. Idée de nouveau contre-intuitive dans un pays comme la France où l’étalement périurbain est considéré comme la norme et où l’on a une grande méfiance par rapport aux agrégations et aux effets de polarisation. Il n’y a pratiquement que dans notre pays que nous sommes capables de dire que l’existence de la métropole parisienne fait peser un risque sur la société française ! Nous vivons dans un pays où la métropolisation est considérée comme un mal. Laurent Davezi avait assez facilement montré, à travers une étude des produits intérieurs bruts urbains, que sans l’existence de l’extraordinaire foyer de création de richesses qu’est Paris, un certain nombre de régions françaises se trouveraient assez mal. Paris est un contributeur net majeur à la dynamique des régions françaises à travers les transferts, en particulier fiscaux. Nous sommes donc dans un pays assez curieux où l’existence d’une métropole mondiale est considérée comme un problème. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de problèmes à Paris mais que la manière dont on considère le processus d’urbanisation, y compris dans les régions, pose question. Quand un pôle urbain s’affirme dans une région, une tendance assez traditionnelle des politiques publiques consiste à dire qu’il faut rééquilibrer le territoire. La politique française d’aménagement du territoire est obsédée par la question de l’équilibre territorial. Le déséquilibre territorial, c’est-à-dire la trop forte concentration urbaine, apparaît dans beaucoup de politiques territoriales, notamment régionales et nationales, comme un mal absolu. Il y a dans cet idéal de l’équilibre territorial, qui s’appuie sur une idéologie française très marquée par cette obsession de la ruralité, quelque chose de relativement à contretemps de la plupart des grandes analyses qui sont faites ailleurs sur les effets de l’agrégation et sur la manière dont on peut travailler sur ces pôles pour produire des effets d’entraînements ou de la richesse qui se diffuse et qui se transfère. Quand Laurent Davesy (économiste à Créteil) a prouvé que les transferts d’argent des grands amas métropolitains vers des zones moins denses étaient profitables aux zones moins denses, personne ne l’a cru. Quand il a dit que Paris était un contributeur majeur à la richesse nationale et que, sans Paris, les régions et les villes n’auraient pas les moyens de fonctionner comme elles le font, personne n’a voulu l’entendre. Ce qui fait qu’aujourd’hui dans les politiques françaises, après la tentative fugace de constituer une réflexion sur le Grand Paris, qui était une des premières tentatives, depuis très longtemps, en France de faire exister une réflexion politique innovante sur Paris en tant que métropole mondiale et son rôle, le Grand Paris est en train de disparaître. On ne sait même plus où le Grand Paris se situera dans les attributions ministérielles. Il y a donc une sorte de fin de la parenthèse qui me pose question en termes d’innovation politique et d’innovation urbaine.

La place de l’innovation dans cette nouvelle géographie mondiale

La plupart des travaux montre que ces 40 agrégats urbains sont des espaces majeurs de concentration de l’innovation. Mais, il faut aller au-delà d’une vision un peu naïve de l’innovation urbaine qui consisterait à considérer que l’on en a fini avec l’innovation, lorsqu’on a abordé la question de l’innovation technologique et productive. Parler de l’innovation urbaine reviendrait simplement à se demander comment on peut produire de l’innovation scientifique, la transférer à la technologie et organiser les systèmes productifs de manière à ce qu’ils soient innovants. C’est souvent cette vision de l’innovation qui est proposée. On dit que pour produire de l’innovation du système économique, il faut créer des clusters d’innovation où l’on regroupe des chercheurs et des industriels. C’est sans doute une piste intéressante. Mais, c’est à ce niveau que les travaux de Florida (désormais à Toronto dans un centre spécialisé autour des questions de l’innovation) deviennent intéressants. Dans les années 60, Jane Jacobs a écrit un livre majeur, La vie et la mort des grandes cités américaines, où elle explique, dans un contexte préalable à l’innovation technologique que nous connaissons aujourd’hui, que la dynamique économique des grandes cités américaines n’est pas majoritairement liée aux questions de localisation des entreprises et d’amélioration des systèmes productifs. La richesse urbaine ne vient pas seulement de la volonté d’agglomérer des systèmes productifs performants et innovants. C’est nécessaire mais loin d’être suffisant.

Pour Jacobs, Roberts, Florida et d’autres, c’est même sans doute second, à défaut d’être secondaire. Le véritable moteur de l’innovation et de la croissance, ce sont les individus et l’innovation sociale spatialisée dans des configurations d’habitats particulières. Jane Jacobs est la première à insister sur l’importance des effets de lieu, des effets de place. Il existe des effets spatiaux, liés à la capacité, que l’on peut trouver dans certains types d’habitats urbains, à voir l’innovation et la création stimulées simplement du fait de la coexistence dans un même lieu de catégories sociales très diverses et d’un milieu tourné vers l’innovation. Jane Jacobs est donc la première à engager une réflexion sur ce que Florida appelle aujourd’hui the clustering force, le pouvoir du rassemblement. C’est la première à envisager l’innovation sociale d’une manière globale et transversale et à dire que la richesse produite ne procède pas majoritairement du système productif mais de la capacité d’une société à être innovante, cette capacité se fondant d’abord sur une certaine géographie sociale de l’innovation qui s’appuie sur les individus eux-mêmes et sur la capacité que l’on a à stimuler leur créativité et à faire circuler leurs créations à travers l’ensemble du système social.

Si on lit Florida trop rapidement, on ne s’aperçoit pas qu’il met en avant toute une série d’index. Il s’est aperçu que les grands groupes innovants en termes de musique mais aussi en termes de théâtre ou de cinéma étaient souvent localisés dans les mêmes géographies que les grands groupes innovants en matière de technologie. Il établit une corrélation entre ces deux paramètres. Il n’y a pas de grande innovation productive possible si l’on n’est pas dans un milieu géographique et social tourné vers l’innovation, vers l’expérimentation et vers la prise de risques dans tous les domaines, et avant tout dans les domaines artistiques et créatifs.

On pense souvent que c’est parce qu’une ville produit de l’innovation technologique et industrielle et qu’elle attire les cadres et les entreprises, qu’il y aura des besoins culturels à satisfaire. Telle est la logique des politiques publiques. Florida inverse l’ordre des facteurs. C’est parce qu’il y a une société innovante, des groupes sociaux diversifiés ethniquement, culturellement, racialement, en termes d’orientation sexuelle (il y aussi chez Florida un Gay and Lesbian Index), qu’il y a capacité de développer les systèmes productifs. A la question, pourquoi Detroit, Cleveland, Pittsburgh, qui ont été des lieux d’innovation, sont tombés, il répond que c’est justement parce que cette innovation technologique et industrielle n’a pas été soutenue par une créativité sociale préalable suffisamment forte. Ces sociétés urbaines étaient trop frustres pour pouvoir continuer en permanence à innover et parvenir à déplacer, au moment de la crise industrielle, la question de l’innovation vers d’autres terrains qui auraient pu s’avérer porteurs. Dans une conférence hilarante donnée à San Diego, Florida essaie d’expliquer pourquoi Bill Gates et Steve Jobs n’auraient jamais pu réussir à Newark, Pittsburgh ou Detroit. Il décrit la scène où Bill Gates est arrivé en tongs chez son banquier pour lui demander de l’argent pour créer Microsoft. Dans l’Est, on ne l’aurait pas laissé entrer dans la banque ! Florida propose une analyse amusante mais très juste de la manière dont un certain type de relations sociales et d’ouverture d’esprit peut faciliter un processus de création et une diffusion de l’innovation sans barrières et sans entraves. Tous les courants qui travaillent sur cette question militent pour une conception large et ouverte de l’innovation et pour des politiques publiques prenant en compte cette conception large de l’innovation.

Pour une métropole européenne comme Lyon Saint-Etienne, le plus important est-il de développer une politique urbaine obsédée par l’attractivité entrepreneuriale avec une stratégie de conquête des entreprises à l’ancienne ? A Grenoble, beaucoup d’argent public a été mis dans Minatec. On a mis beaucoup moins d’argent public dans la Silicon Valley et pourtant Google n’est pas à Grenoble ! Les politiques publiques, qui consistent d’abord à se fonder sur l’attraction de systèmes productifs et sur la réduction de clusters technologiques à la seule relation entre la science et la production, ne sont-elles pas tout simplement en train de faire fausse route ? Ne faudrait-il pas dans les politiques publiques considérer l’innovation de manière beaucoup plus globale ? Ne serait-il pas plus intéressant et plus important de stimuler les biennales, qui ne seraient donc plus simplement des éléments décoratifs de la métropolisation mais les moteurs d’une créativité dont on ferait le pari qu’il en ressortirait nécessairement un développement vertueux de la production de richesse à l’échelle élargie de la métropole ? Comment intégrer l’innovation dans les actions publiques d’une manière qui garantisse le progrès de la prospérité pour le plus grand nombre ? Je n’ai pas la réponse mais j’ai suffisamment de doutes sur la pertinence d’un certain nombre de politiques publiques pour vouloir au moins me poser la question.

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vendredi 9 janvier 2015, par HUCHERY Mélissa